Papillon de Dinard, Eugenio Montale

5 06 2010

Papillon de Dinard rassemble des petites proses narratives, de très courtes nouvelles, écrites par Montale dans les années 1940-50. Une cinquantaine de chroniques florentines : souvenirs d’enfance, portraits excentriques de femmes, d’intellectuels et d’artistes, les débats et les aventures du quotidien d’un couple, des hallucinations et des extases, situations kafkaïennes mâtinées de poésie, scenarii borgésiens, le tout dans une langue efficace et enlevée. Autant de fragments de vie extraits de la mémoire de l’auteur, auxquels l’invention littéraire donne des couleurs et un attrait passionnants ; une diversité d’inspiration qui multiplie les occasions pour l’auteur d’exercer son esprit de poète, de chercher le sens au delà du pittoresque des situations et des êtres, soit par l’art de la chute que Montale utilise sans pompe, avec une légèreté malicieuse, soit qu’il concentre assez de mystère dans un personnage afin de nous rendre sensible à la complexité de ce qui fait qu’une vie devient un destin, ou bien ce sont les personnages eux-mêmes qui comprennent la dimension symbolique de tel événement de leur vie quotidienne, et le sourire succède à la peur.

Un livre inspirant que je recommande vivement. Et puis c’est le livre idéal pour une après-midi ensoleillée comme celles que nous réserve le présent week-end, à l’ombre d’un parasol, les narines émues par l’air chaud et parfumé que l’on veut croire italien.

*

Eugenio Montale, Papillon de Dinard, traduit de l’italien par Mario Fusco, Verdier, 2010, 224 p., 18 €

leslivres





Le Farfadet de Kilmeen, Seumas O’Kelly

30 05 2010

Mon tropisme irlandais m’a récemment fait découvrir Seumas O’Kelly par la belle édition de son roman (ainsi appelé, bien que ce soit plutôt une longue nouvelle) La Tombe du tisserand chez Attila. Les éditions Anabet ont publié en 2009 deux autres textes du même auteur, en réalité deux volumes des aventures d’un paysan de l’ouest irlandais aux prises avec un farfadet malicieux (a leprechaun ; on regrette le choix du mot « farfadet », sans doute plus vendeur toutefois).

Voilà un texte plus léger, plus ouvertement drôle et farcesque que La Tombe du tisserand, bien que l’on retrouve le même humour, la même veine satirique et réaliste, et des personnages farfelus, extrêmes, dont le bon sens imparable a des relents d’absurde. Dans ce conte et ses suites, Tom Kelleher et sa femme, la « patronne », tentent par tous les moyens de capturer le farfadet qui dérobe de l’or pour en emplir des marmites qu’il enterre. C’est le vieux Tom qui raconte ses aventures, au coin du feu de tourbe : rusé, trompeur, faussement docile, toujours prêt à narguer les protagonistes et à s’échapper des mains de Tom ou des paysans du voisinage qu’anime la même soif de l’or, le farfadet les fait inventer des stratagèmes qui échouent, s’épuiser à courir à travers champ, etc. L’écriture est enlevée, gaie, amusante, et l’on prend un plaisir enfantin à découvrir les aventures burlesques de cette bande de joyeux écervelés qui rivalisent, s’insultent et se font des procès sans queue ni tête. C’est l’occasion aussi d’approcher l’esprit irlandais, de découvrir sous une lumière amusée un pays attaché à ses superstitions et ses traditions.

*

Seumas O’Kelly, Le Farfadet de Kilmeen suivi de Au coin du feu de tourbe, traduit de l’anglais par Patrick Reumaux, Anabet, 2009, 244 p., 19 € – Livre envoyé par les éditions Anabet.

leslivres





La Tombe du tisserand, Seumas O’Kelly

1 03 2010

Créées en 2009, les éditions Attila ont réédité un texte d’Aubier-Montaigne, la traduction de The Weaver’s Grave, un petit roman, je dirais même une grande nouvelle de Seumas O’Kelly (1891-1918), présenté en quatrième de couverture comme l’un des plus grands nouvellistes irlandais. C’est d’abord un beau petit livre, blasonné d’une gravure de Frédéric Coché, dont d’autres gravures sont reproduites dans un petit dépliant joint au livre, et revêtu d’une jaquette en papier calque qui porte le nom et le titre. Un livre que j’eus la chance de trouver en farfouillant dans une petite librairie de Rouen, en marge des grands circuits de distribution du livre.

Dans quelque village de la campange irlandaise, le tisserand Mortimer Hehir vient de mourir, il faut l’enterrer à Cloon na Morav, le champ des morts. Il ne sont plus que deux à avoir le privilège d’être enterré là, eu égard à l’ancienneté du cimetière : « Le simple fait d’être enterré à Cloon na Morav valait en soi une épitaphe ». – Il y a de belles pages dans le Journal d’Aran de Nicolas Bouvier sur un veux cimetière de ce genre, dans l’abbaye de Clon-mac-noïse, dont les sépultures étaient si convoitées « que même les attorneys du pays le plus procédurier du monde y perdaient leur mauvais latin. » ; puis, précise Bouvier « Les quelques épitaphes du vieux cimetière qu’on peut encore déchiffrer n’inspirent en tout cas aucune inquiétude quant au salut de ceux qui reposent ici. » – Mais où est sa tombe ? ni le vieux cloutier, ni son acolyte le vieux casseur de pierres ne s’en souviennent, ni la veuve de Hehir. « Mortimer Hehir avait passé, pareil à quelque astronome, savant et solitaire, qui aurait découvert une étoile et aurait gardé, jalousement enfermé dans son cœur, le secret de sa beauté incomparable, tout à la fois joie caché de se dire que le nom de cette étoile allait voguer en compagnie du sien à travers les espaces célestes jusqu’à la fin des temps – mais qui aurait oublié d’en noter la position sur ses carnets parmi les constellations connues. » (p. 57) – A coup de discussions presque absurdes entre les deux acolytes, d’expédition chez le vieux tonnelier, fantastique et mourant, pour qui tout ce monde n’est qu’un rêve, O’Kelly dépeint avec une ironie complice, une tendre malice une Irlande rurale pleine de fantômes, solidement attachée à ses traditions. Surtout, une belle fable sur l’individualité, le rêve et le repos de l’âme. Je n’en dis guère plus, mais vous recommande chaudement ce texte ; je ne tarderai pas à me procurer les nouvelles traductions d’O’Kelly parues récemment aux éditions Anabet, Le Farfadet de Kilmeen.

*

Seumas O’Kelly, La Tombe du tisserand, Attila, traduit de l’anglais (Irlande) par Christiane Joseph-Trividic et Jean-Claude Loreau, 2009, 122 p., 15 €

leslivres





Le meilleur compte rendu… (Ecrire, 5)

5 02 2010

Oh, je ne vais rien faire d’autre, vous l’avez compris, que réciter mon bréviaire baudelairien, mais qu’importe.

Claude Monet - La Cathédrale de Rouen. Le Portail et la tour d’Albane. Temps gris (1894)

Une après-midi au musée, deux heures disons, et c’est assez, bien assez même, voire trop. Je sature vite. Mais peu de monde, heureusement, dans les salles du Musée des Beaux-Arts de Rouen : l’occasion de s’arrêter tranquillement devant quelques chefs d’œuvre d’une rare présence : un autoportrait au regard intense, halluciné de Delacroix, ou sa très impétueuse Justice de Trajan, mais surtout, bien sûr, qu’on attend, qu’on pressent, qui rayonne, qui fait battre le cœur, La Cahtédrale de Rouen de Monet. Aussi, je suis tombé amoureux d’une allégorie de l’été, gorge et bras généreux, rosés, regard inspiré porté vers le haut, vers une branche courbée qui la surplombe comme une voûte, c’est un chapelet de roses : elle essaye d’en cueillir une.

Je voudrais exprimer avec le plus de distance et de neutralité ce qui se passe devant de telles œuvres, et justement en ne disant rien d’autre que : il ne se passe pas rien. Quoi ? je l’ignore, ou je refuse de croire que je le sais, je désire même cette ignorance qui semble le vrai témoin de ma fascination, de mon amour. Une absence. Un soupir mais allongé, dilaté à l’infini, un soupir dans lequel on s’abîme, où l’on chute sans fin. Une paix aussi : les toiles impressionnistes rayonnent, nous travaillent au corps, exigent la patience du spectateur, la lumière qu’elles dégagent doit terrasser. Je rêve d’un état de complète passivité devant les toiles, ; certaines le permettent, d’autres au contraire nous obligent à participer. Je voudrais ne rien dire, ne pas commenter leur beauté, encore moins leur composition, la palette, l’harmonie, la lumière, rien ; ne pas intervenir ; n’être que l’écran sur laquelle la toile se projette ; ne pas être spectateur, juste récepteur.

Faites, pour égayer l’ennui de nos prisons
Passer, sur nos esprits tendus comme une toile,
Vos souvenirs, avec leurs cadres d’horizons.

Que la toile rayonne et me dévaste. Mais je suis incorrigible : il faut écrire. Et pour cela, non pas regarder, observer, décrire, mais juste, se souvenir. Que la toile ait assez rayonné sur moi, que ses rayons m’aient modifié, se soient imprimés dans ma mémoire. Que les mots que j’écris ne soient que l’effet d’un acte de remémoration – Wordsworth me rattrape malgré moi, Proust aussi. Que le souvenir gisant au fond de la mémoire remonte, voire, s’exhale du fond de ma mémoire, et créée ce tremblement dans ma langue qui sera le poème. Ainsi de la musique et des êtres. Vent profond qui passant remue les herbes. Tout cela pour dire, finalement, qu’il n’y a de véritable réception qui ne soit une création. Celle de l’universitaire est distante, celle du poète est partiale, pour reprendre Baudelaire, passionnée, mais c’est la voie qui m’intéresse, celle que je veux suivre. Et tout cela, pour répéter mon credo, trop vainement peut-être, car il faut agir et non seulement souhaiter : la mémoire doit être alchimique, écrire c’est se souvenir. Le sens est une vendange tardive. Le geste même d’écrire doit être une détente, souple, léger, par quoi se dénoue notre fond, dont la source est profonde et son but nous dépasse.

*   *

Je livre ici d’une petite nouvelle achevée récemment le début et la fin, le centre ne concernant pas le propos du présent message ; l’image finale exprime cette idée de détente associée à l’écriture :

LA GUIRLANDE D’UN PRINTEMPS

Quelques secondes lui suffisent pour identifier le parfum qu’une passante a répandu dans son sillage, et retrouver le souvenir d’une jeune femme aimée dans sa jeunesse. C’est un prénom d’abord, puis les traits d’un visage, enfin d’autres détails : le cou qu’il a dévoré de baisers, la bouche tendre, les lèvres et la langue, furtive. Le souvenir de leur première nuit a enjambé presque soixante ans de sa vie pour le terrasser en cette après-midi.

Il inspire à nouveau mais la nuée s’est déjà dissipée. Ce parfum, ce corps, cette nuit… il faut recueillir ce que l’obscurité ne va pas tarder à reprendre. Elle enfin, telle qu’il s’en souvient aujourd’hui, l’effet fantastique d’une flamme près d’une tapisserie… comme si des dames brodées il y a plus de mille ans, l’une était descendue de son jardin, quittant un instant ses animaux et ses arabesques pour l’embrasser, avait condescendu à s’incarner pour vivre et vieillir un peu à ses côtés. – Où est-elle à présent ? Il voudrait croire qu’elle a retrouvé la compagnie d’un paon sur le flanc verni d’un vase ; ou bien qu’elle médite, sise en un ciel chargé de fleurs, et l’on distingue à peine ses mains des lys.

Elle a vécu. Ils ne se choisirent pas à jamais : ce fut un errement à deux, une note expirant dans un couloir dérobé du temps, dont l’écho parvient pur.

*

[... évocation du souvenir de la femme aimée...]

*

L’air embaumé s’engouffre dans la chambre : le vieil homme lève la tête et laisse errer son regard sur les allées du parc, les pelouses rectangulaires aux contours nets, les rosiers que soigne le jardinier, avant de l’attacher à
quelque nuage fin qui traverse le ciel. Puis il se penche à nouveau sur sa table et reprend son travail.

La pensée de la mort ne l’atteint pas. Ou bien elle l’a déjà conquis. Peut- être l’a-t-il déjà accueillie : la douceur irréelle de cette après-midi semble un prélude à l’au-delà, l’air léger qui caresse son front est une bénédiction du futur.

Détente, un peu hallucinée : la hanche, la bouche, le sein, le pied… tout revient comme il neige, se dépose ou s’abîme. – Vin du souvenir, ivresse d’écrire, et paix de l’heure présente. Une douce félicité envahit tout son corps, l’épaule et le bras sont détendus, le poignet est souple – c’est voguer, presque. La plume court, les feuilles chargées d’encre s’accumulent à l’extrémité du bureau. Il ne les relira pas. Il ne voit même pas qu’un coup de vent disperse la pile de feuilles, vient la ravir et l’emporte au loin ; ou s’il s’en aperçoit c’est pour saluer d’un sourire l’espièglerie du destin qu’il sait son complice à cette heure.

Il sait mais ne cesse pas d’écrire : à toute chose une légende et même à ce parfum, celle-ci est un buisson charnel, de gestes doux, c’est la guirlande d’un printemps : il continue d’inventer son rêve et de l’effeuiller dans le vent.

*   *

to be continued





Une ébauche

17 12 2009

Voici l’ébauche d’une nouvelle. Inachevée, s’entend, et, puisque je la livre ici, inachevable. Et peut-être le lecteur la trouvera assez achevée, qui sait… La relecture de ce texte, que j’ai écrit en quelques soirs il y a un mois ou deux, pas plus, a soulevé deux problèmes : encore un écrit sur un écrivain, quelle facilité, quel narcissisme, et, secundo, qu’est-ce donc que je cherche ?

Un mien ami, pisse-froid de son état, ne manquera pas de me faire remarquer que mon thème est surexploité, connu, usé, caricatural même : l’écrivain déchiré par les brumes de son imagination, ça va cinq minutes. Et il a raison, c’est une facilité, je crois, de se réfugier derrière une allégorie de soi-même, de se rêver en un certain mythe d’écrivain, de parler encore d’écriture. Sauf en cas de génie, parler d’écriture est narcissique et pédant. Je résumai ainsi ma pensée récemment : il faut s’attacher à des êtres, pas à des idées. Henry Bauchau écrit dans un de ses carnets je crois que les personnages des romans vivent en nous, qu’ils sont les projections de nos affects, de nos désirs, de notre mémoire, etc… Et les personnages de Bauchau sont habitables, c’est à cela que je souhaiterais parvenir. Michon fait revivre des êtres lui aussi, et c’est pour cela que son œuvre m’est devenue si chère. Enfin, malgré la problématique usée de l’écriture, j’ai tenté de m’attacher à un être, j’ai tenté de représenter un être que je crois qui vit en moi, ou dont j’aperçois l’ombre lointaine. – Ebauche d’une nouvelle ? Ebauche d’un monstre plutôt.

*

IN MEMORIAM, préface

Plus encore que l’écrivain subtil que l’on va découvrir, B. fut un ami proche dont la disparition subite m’a empli d’une tristesse qui ne me quittera jamais tout à fait. On ne s’affranchit jamais de ceux qu’on a aimés, fût-ce d’amitié, dans le partage d’un silence, d’une heure de contemplation, ou dans les ivresses qui font la vie plus douce. En guise de préface, d’abord, un geste de mémoire, et, je l’espère, une digne offrande.

Qu’il me soit permis de dire la difficulté de la tâche qui m’échoit. Il ne s’agit pas seulement d’éditer les œuvres posthumes d’un homme, mais d’entamer une légende. Je puis bien évoquer son caractère et ses goûts, B. ne sera plus pour les années et les siècles à venir qu’un grand texte, un vaste semis de mots et d’images ; rien que cette suite de propos et d’essais, de poèmes et de variations qui font le présent livre ; une prose chamarrée que distingue sa précision et son exigence. C’est à moi, donc, qu’il incombe d’ordonner les liasses manuscrites qu’il a laissées ; d’ajointer les membres d’un corps dispersé, de recréer un visage et de le placer dans la lumière publique ; de jeter en pâture, aux bons lecteurs comme aux indiligents, le travail de celui qui fut mon ami. Sans doute eût-il été préférable qu’un autre s’en chargeât, qui ne l’eût point connu et se fût consacré à sa tâche ainsi qu’un archiviste impartial.

Des liasses, des milliers de feuillets et quelques carnets, et toujours la même écriture, petite, indéchiffrable, mais régulière ; toujours le même tracé, visiblement la même inclinaison du stylo, et le même enfoncement démesuré de la bille dans le papier. Je comprends pourquoi il n’a jamais utilisé les plumes qu’on lui a offertes, il les aurait tordues au bout de quelques lignes : son sous-main en cuir ressemble au dos lacéré d’un esclave. Je me dis enfin que l’on manque une grande partie du sens d’un texte si on n’en connaît pas le manuscrit, si on ne se penche pas d’abord sur les caractères et les ratures qu’une main a tracés. Nonobstant les mots, les lignes manuscrites sont l’empreinte d’un corps, elles nous disent presque tout de la disposition de celui qui les forma, du pli qu’avait pris son être à ce moment donné. J’observe avec respect ces feuillets, des premiers, qui ont plus de trente ans, aux derniers, qu’il a rédigés l’an passé, le jour même de sa disparition : au fil des ans les caractères se font toujours plus indistincts, les lignes de lettres s’étirent en simples oscillations d’encre flottant sur la blancheur ou l’ocre du papier (il n’utilisa jamais que du papier non ligné) : comme s’il avait cessé de vouloir rendre à l’écrit une pensée pour se contenter de noter un rythme, une scansion. Des lignes tremblantes, des traits et des points ponctués d’interstices, de silences, de soupirs ; une écriture indéchiffrable, oui, mais belle, galbée, fleurie ; en somme du morse calligraphié. Il faut être un homme passionnément délicat pour écrire avec tant de légèreté et de précision ; mais la trace, je l’ai dit, est profonde dans le papier, dont il n’utilisait toujours qu’une seule face. Devant ces sillons noirs, je revois l’homme corpulent, obèse, énorme même dans ses dernières années, peser de tout son poids sur le luxueux stylo à bille qui l’accompagna toute sa vie, je vois ses gros doigts l’étreindre avec force. Il pèse, oui, mais manie le stylo avec aisance et légèreté, avec une précision admirable ; une écriture si bellement abstraite et si profondément enfoncée dans la feuille témoigne d’une haute concentration – il y a si peu de ratures.

Me voilà en pensée dans son triste bureau, imprégné du parfum rance des cigares qui lui ont détruit les poumons et la bouche. Je le distingue à peine à travers les voiles de l’infecte fumée, ou bien peut-être ce sont les brumes du temps ; j’entrevois son corps qui s’abandonne au délabrement et laisse la mort infuser en lui. Tout, ici, est brun, les meubles et le bureau en palissandre qu’on n’a pas cirés depuis longtemps, les arabesques du tapis, les murs et le costume du fantôme, tout, jusqu’à sa peau tachée. – Je me souviens d’une lettre qu’il m’envoya il y a presque trente ans. Cet homme excessivement pudique m’y confiait une obsession qui le dévorait : l’idée de commencer une phrase, un paragraphe, et à plus forte raison un livre par « je » lui faisait horreur. Mon plus grand effort, m’écrivait-il, est de résister à cette pulsion égocentrique, à cette bruyante saillie de soi. C’eût été selon lui un évident manque de savoir-vivre, la marque d’un caractère indiscret. Il raturait ses phrases, les récrivait, déchirait ses feuillets, poussait des grognements de bête et, sortait de son bureau en claquant la porte. Je répondis poliment, effrayé par la haine de soi que cet homme éprouvait ; je n’en prévis pas les conséquences ravageuses. Nous fûmes peu nombreux à le voir se laisser mourir : sa susceptibilité avait atteint un degré inouï, il multiplia les brouilles, pour des raisons toujours insignifiantes. C’était sans doute sa manière d’être pudique, de tenir les gens à distance, de les exempter du spectacle de sa déchéance.

La publication de ce volume fait de lui un écrivain, mais cette appellation m’embarrasse. Je ne puis pas plus écrire sans gêne que le présent livre rassemble ses œuvres, ce terme est impropre. Il ne fit qu’écrire, obstinément, dans le secret brun de son cabinet, dans son cabinet enfumé où sa raison finit par se dissiper, lui par céder. Il rêva, sans doute, d’une grande œuvre, mais ne fit qu’en circonscrire le lieu avec peine. On trouvera des fragments de nouvelles, de longues laisses de vers qui sont l’ébauche d’un grand chant qu’il projeta ; une description des vignes enflammées par le couchant aussi sublime qu’interminable ; des souvenirs de sa douloureuse enfance provinciale, des réflexions, des aphorismes, des portraits. Nulle œuvre achevée : l’écume sur le rivage quand la mer s’est retirée, où brillent quelques objets précieux remontés du fond des abîmes, après que des coffres enfouis se sont ouverts, déchirures dans la boue. Je voudrais comparer ce livre à un grand château inachevé, aux mille portes d’entrée et de sortie, aux couloirs mobiles, aux salles ornées de tapisseries flamboyantes ; on s’y promène toujours étonné, surpris, mais on en ressort déçu. C’est un grand château d’absence, quelque chose comme un mirage qu’un désir continu engendre, qui n’existe qu’à distance.

Un château noyé dans des brumes infectes : je ne puis oublier l’odeur écoeurante qu’il dégageait. Ses gilets, ses chemises, sa barbe étaient imprégnées de la fumée de ses cigares, il était lui-même comme drapé d’un manteau de fumée qui annonçait sa présence. Et puis son crâne chauve, ses traits épais et ses lunettes d’écaille teintées, tout cela lui faisait une tête d’assassin. C’était cette puanteur et cette laideur qui pesaient sur la pointe encrée, qui la faisaient s’enfoncer si profondément dans le papier ; c’était son corps énorme, troué par la fumée, qui distillait son horreur en de beaux et précis sillons noirs où le sens des mots n’importe même plus.





Ultimes vérités sur la mort du nageur, Jean-Yves Masson

25 03 2008

Ultimes vérités sur la mort du nageur, Jean-Yves MassonPeu de temps après avoir publié ses Neuvains de la sagesse et du sommeil – second volume d’une trilogie entamée chez Cheyne Editeur avec les Onzains de la nuit et du désir (1995) – Jean-Yves Masson publie un recueil de nouvelles chez Verdier, où il a déjà publié un roman (L’isolement, 1996), ainsi que des traductions de Rilke, Hofmannsthal, Yeats, Luzi…

Au centre de ce livre, l’expérience d’un lieu marquant, tantôt connu jadis, tantôt rêvé, mais aujourd’hui inaccessible. Presque tous les personnages ont dû quitter ce lieu, et cèdent un jour à l’impulsion d’y revenir afin de percer, peut-être, le mystère de leurs origines. A la recherche de leur maison natale, de la contrée où ils grandirent, ils sont parfois contraints de prendre conscience du rêve qui les leurre. Mais, fous ou lucides, ils comprennent que ce rêve est leur seul bien :

Je garde comme un trésor dans ma mémoire le nom de la demeure où je suis né, où je suis vraiment venu au monde, s’il est vrai que l’être humain naît les yeux fermés et que c’est à cet endroit-là que j’ai ouvert les yeux sur la beauté des choses. Je me souviens du parc, de la lourde grille de l’entrée, des allées de roses que ma mère soignait fidèlement de longues heures durant, l’été.

La prose de Jean-Yves Masson est pleine de cette fascination pour le monde, dans son évidence, au hasard de sa composition. C’est cette même fascination qui conduit le personnage de la première nouvelle à vouloir saisir toute la magie d’une place de marché dans le cours d’une phrase sans fin, absorbé par la volupté d’écrire. Mais les paysages de J.-Y. Masson ne sont pas de simples images séduisantes. Il tente plutôt de restituer la présence d’un paysage, la densité d’un lieu où ont pu plonger les racines d’un destin, et où peut-être s’est forgée la sensibilité particulière revendiquée par plusieurs des personnages.

La dernière nouvelle – qui a donné son titre au livre – est peut être aussi la plus pénétrante. Le héros n’y est plus celui qui dit « je », il ne s’agit plus de rendre compte des tourments d’un moi entre ses désirs, ses illusions, ses fautes. Le narrateur s’efface pour évoquer la vie d’un nageur aux aptitudes physiques exceptionnelles qu’anime un profond besoin de spiritualité :

Il répétait souvent que l’important n’était pas l’activité à laquelle on consacrait ses forces, mais la quantité d’inconnu que l’on parvenait à faire surgir grâce à elle.

La grandeur de son ambition et le cours de son destin inspirent l’admiration et le respect ; la grâce qu’il suscite fait de ce nageur le semblable de ces figures qui donnent à la vie la grandeur et la majesté d’une expérience absolue : le Wang-Fô de Marguerite Yourcenar, ou encore le vagabond de Rabindranath Tagore. Et la voix du narrateur s’efforce de rassembler ce destin, dont il fut le témoin émerveillé comme on l’est d’un geste pur. Les dernières lignes de la nouvelle – si poétiques – suggèrent admirablement l’idée maîtresse du recueil : la possession d’un lieu, sa connaissance véritable, ne dure qu’un instant qui consume tout l’être.

*

Jean-Yves Masson, Ultimes vérités sur la mort du nageur, Lagrasse, Verdier, 2007, 122p., 10 €

Prix : Bourse Thyde Monnier de la SGDL, automne 2007 – Prix Renaissance de la nouvelle, 2008 – Bourse Goncourt de la nouvelle 2008

Entretien avec Jean-Yves Masson sur le site postskript.com

Chronique parue sur www.biffures.org en octobre 2007, légèrement remaniée.

Voir la fiche sur le site des Editions Verdier.

leslivres





Ripae ulterioris amore, nouvelle

25 03 2008

Voilà une courte nouvelle, écrite sous la forme d’une lettre qu’un peintre adresse à une chanteuse lyrique… Vos avis sont les bienvenus !

Creative Commons License
Ripae ulterioris amore by Maxime Durisotti est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France.








Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.