La mort. Essai sur la finitude, F. Dastur

28 02 2010

J’avais entamé, en le lisant, un résumé du passionnant livre de Françoise Dastur sur La Mort, mais les vicissitudes de la vie (qui ont bon dos) m’ont furieusement empêché d’achever ce livre, ce qu’il faudra que je fasse un jour. Ce résumé date d’il y a plus d’un an, seule la première partie est résumée, mais enfin, à toutes fins utiles…

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Beaucoup ont essayé en vain de dire joyeusement la plus haute joie
Voici pour finir qu’elle se dit pour moi, aujourd’hui, dans le deuil

Hölderlin, trad. Ph. Lacoue-Labarthe, cité p. 49

La mort. Essai sur la finitudeCe livre présente la reprise d’une réflexion publiée en 1994 chez Hatier, sous le même titre.

Le point de départ de ce livre est le constat que la philosophie s’est toujours orientée vers un dépassement de la mort, par la réflexion sur la partie éternelle, immortelle de l’homme : depuis Platon, elle s’est attachée à ce qui en l’homme participe de l’éternel, afin de s’affranchir des contingences de la finitude. L’ambition de ce livre, formulée clairement est de penser un rapport à la mort qui ne soit pas d'"esquive", et de parvenir à voir « dans l'"éternité" dont nous faisons parfois l’expérience en tant qu’être pensants moins la preuve de notre appartenance à ce qui échappe à l’indétermination foncière du temps qu’une production propre à la temporalité elle-même, qui serait ainsi capable, en l’être humain, de projeter par elle-même l’horizon de son propre dépassement. » (p. 12)

Dans son introduction, F. Dastur fait une généalogie de ce que l’on pourrait nommer ce renversement de la pensée du temps. S’appuyant d’abord sur les Romantiques Allemands – notamment Schelling, Hölderlin et Hegel – l’auteur montre d’abord que l’existence Dieu a fait alors l’objet d’une "attestation phénoménologique", et non plus d’une démonstration ontologique. L’éternel n’est plus ce qui préexiste, mais ce qui est conséquent à la condition humaine : la finitude. Commentant Husserl, Françoise Dastur résume admirablement : « l’éternité divine n’est plus pour [Husserl] la toile de fond sur laquelle s’enlève la finitude humaine, laquelle doit être mise au contraire en corrélation avec l’horizon indéfini d’un temps sans limite. » (p. 14) Puis, dans le sillage de Heidegger, qui cesse d’opposer l’être au devenir, d’associer l’être à l’éternité, la philosophe propose de faire du sentiment du temps le fondement du rapport à l’être. Selon elle, c’est l’un des pas philosophiques de Heidegger : en finir avec la pensée d’un temps infini qui comprend le temps humain, et restaurer la durée humaine comme fondatrice de la pensée du temps. « Car ce n’est pas à partir de l’éternité qu’on peut penser le temps, mais c’est au contraire l’éternité elle-même qui ne se comprend qu’à partir du temps. » (p. 16)

Immortels : mortels, mortels : immortels ; vivant ceux-ci de la mort de ceux-là, mourant ceux-ci de la vie de ceux-là.

Héraclite, Fragment n°62, trad. Marcel Conche, cité p. 18

Eh oui ! les dieux ont besoin de nous, de notre mortalité pour avoir le sentiment de leur éternité ! Inversement, la finitude n’est plus pour nous un "manque", un défaut, mais bien une "capacité", puisqu’elle est le néant absolu, face à quoi toute chose a la chance d’exister et de trouver sa valeur : la mortalité nous ouvre à la compréhension du divin. Dès lors, la condition humaine est également ouverte à la joie et aux larmes, faisant de la vie cette "tragi-comédie" dont parle F. Dastur. Certes consciente de l’impératif de s’abandonner à la terreur de la mort, la philosophe n’en développe pour autant pas une pensée morbide, mais résolument optimiste.

 

 

Dans la première partie, intitulée "La culture et la mort", F. Dastur s’attache d’abord au sens des rites funéraires. Le refus d’abandonner la dépouille d’un congénaire est l’une des marques propres qui distingue l’homme de l’animal ; très tôt, la certitude d’une âme, d’un principe de vie qui dépasse la contingence de l’existence, s’est imposée, souffle dont il fallait assumer le départ. L’assomption d’une mémoire collective étant à la base de la cité, la société des hommes s’étendant non seulement à ses congénères vivants, mais aussi et surtout aux défunts ; et partant, le deuil est ce qui fonde une culture. F. Dastur remarque aussi que très tôt, l’assomption de la mort a permis de penser la vie sur un mode eschatologique : depuis Platon, et même avant lui dans la Perse zoroastrienne, et jusqu’à saint Paul, et saint Augustin, les âmes sont destinées à un jugement, les actions de la vie terrestre seront sanctionnées. L’attente sotériologique, selon les doctrines paulinienne ou augustinienne, conduit à un désintéressement de la vie tererstre, le contemptus mundi, au profit d’une attente de la vie éternelle. La vie du chrétien étant en permanence ouverte à la possibilité de la mort et donc du salut, l’assomption chrétienne de la mort n’en est pas une, puisque mourir c’est dépasser la mort ; elle a "la forme, dialectique, d’une reconnaissance qui est en même temps un déni" (p. 42). C’est Sophocle, et les lectures qu’en ont fait Schelling et Hölderlin, qui ouvrent à une pensée de la finitude assumée. La figure d’Antigone représente ce souci absolu d’honorer la mémoire des morts ; elle est celle qui, se référant à la loi naturelle, brave l’interdit politique : Hegel voyait en elle l’incarnation d’une subversion de l’ordre politique par l’ordre éthique. Plus généralement, les personnages de Sophocle sont les véritables héros tragiques ; contrairement aux héros d’Eschyle, ceux de Sophocle ne savent pas qu’ils outrepassent les limites de leur condition ; la modernité de Sophocle vient de l’absence de signaux divins. La tragédie grecque donne la possibilité à la liberté individuelle de s’exprimer dans une lutte contre le destin ; la mort fait paradoxalement accéder à la véritable liberté. Dans un monde que les dieux ne balisent plus, Œdipe, l’emblème favori du philosophe (celui qui veut savoir), est condamné à se punir lui-même :

Œdipe Roi n’est pas ce pour quoi on l’a longtemps prise, à savoir la tragédie du destin humain – puisque c’est seulement avec le stoïcisme que le destin sera compris comme détermination -, mais la "tragédie de l’apparence humaine" (K. Reinhardt, Sophocle), une apparence à laquelle il est nécessaire de finir par faire répondre l’être. C’est pourquoi il ne s’agit pas de voir dans le dernier geste d’Œdipe se crevant les yeux une expiation, mais la volonté de devenir enfin ce qu’il est et d’égaler ainsi l’être à l’apparence.

pp. 49-50

 

 

L’absence des dieux renvoie Œdipe à sa condition de mortel ; il est victime d’abord d’une mort "spirituelle" qui lui interdit l’accès au monde divin. Œdipe à Colone, pièce dans laquelle le personnage aveugle est voué à l’errance, à vivre sa mort, ouvre à une pensée de la mort apprivoisée, à une compréhension de l’être-mortel : premier pas vers l’assomption de la finitude.

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Françoise Dastur, La mort. Essai sur la finitude, PUF, Epiméthée, 2007, 202 p., 26 €

leslivres





Télémaque et les pièces d’or

11 08 2009

Notes pour une autobiographie…

*

Comme une barque fichée dans la terre boueuse et les joncs de la rive se laisse insensiblement emporter à la dérive par le courant, la vie se détache de l’enfance. On en arrive, après quelques années, à se demander comment s’est produit cet éloignement, ce détachement ; un lambeau de la vie manque, que le temps a déchiré. La rive, oui, est si éloignée à présent, un gouffre nous en sépare, et tout, là-bas, est si brumeux, indistinct, éclairé d’une si étrange lumière.

Je ne pourrais jamais commencer un récit autobiographique en écrivant, comme beaucoup : « Je suis né à Lens le 29 décembre 1984, à onze heures moins le quart. » Ou plutôt, je ne saurais pas enchaîner, je serais incapable de parler d’autre chose que de mon incapacité à me remémorer mes années d’enfance. Je n’ai gardé de mes jeunes années que des bribes de souvenirs, des reflets, d’étranges impressions, rien qui puisse devenir la matière d’un vrai récit. Ces éclats de mémoire me font penser à des flaques d’eau, après qu’une pluie intense a rempli les crevasses d’un champ. Je rêve souvent de me pencher sur chacune d’elle, de contempler longtemps ce qui s’y présente, avant de plonger ma main dans la boue pour y chercher une pièce d’or enfouie. Je tiens cette image de Wordsworth qui, n’ayant rien produit de valable grâce au don qu’enfant il a reçu de la nature, se compare au mauvais intendant qui ne rend pas le talent qu’on lui a confié. Il n’a pas su faire fructifier, quant à lui, sont talent poétique. Le mot talent est absent du poème, mais le jeu de mots, bien qu’implicite, est clair. Au-delà de la simple question de l’œuvre produite, l’image des talents enfouis m’inspire une réflexion sur l’unité et la consistance d’une vie humaine ; faire fructifier les talents, ne pas les laisser vainement enfouis, c’est refuser le divorce avec l’enfance, le déchirement du tissu de vivre. Inversement, je ressens une forme de pauvreté devant le peu de souvenirs que j’ai, comme si ces talents, ces pièces d’or, étaient perdues. Sans doute sont elles enfouies trop profondément ; c’est pour lutter contre la voracité de l’oubli que je pense parfois à entamer une psychanalyse, pour ritualiser l’entretien de ma mémoire, m’obliger à sonder sa profondeur et son obscurité. – Il est encore loin d’être achevé, « l’édifice immense du souvenir » !

En relisant récemment L’Odyssée, je fus ému par la figure de Télémaque, dont les aventures occupent bien le premier quart du livre. Télémaque n’est pas sûr d’être le fils d’Ulysse, il n’a pas connu son père, il ne connaît que la légende qui l’entoure. Au vieillard (Athéna déguisée) qui lui demande s’il est bien le fils du divin Ulysse, celui-ci répond :

« Oui ! je vais, étranger, te répondre en toute franchise :
ma mère dit que je suis bien son fils, mais moi,
je n’en sais rien : l’enfant, tout seul, ne reconnaît pas son père…
Ah ! certes, je préfèrerais me savoir l’heureux fils
d’un homme qui pourrait vieillir parmi ses biens !
Or, de tous les mortels, le moins favorisé du Sort,
voilà, puisque tu veux savoir, celui qu’on dit mon père… »

(trad. Ph. Jaccottet)

C’est grâce aux encouragements de la bienveillante Athéna qu’il se décide à quitter Ithaque, non seulement pour prendre des nouvelles d’Ulysse, mais surtout pour savoir s’il est vraiment son fils, s’il est digne de l’héritage de force et de ruse qui lui incombe. Télémaque est d’abord le fils d’une légende, d’un récit, avant d’être un être de chair, capable d’action et de décision. N’est-ce pas ce flou, cette incertitude qui l’empêche de régler lui-même la situation à Ithaque. Il pourrait, après tout, régler leur compte aux prétendants, Pénélope elle-même se rit de leurs avances en défaisant la nuit ce qu’elle a brodé le jour. Mais non, voilà notre jeune homme tout à fait incapable bien que révolté, comme paralysé par ce qu’on appellerait aujourd’hui un manque de confiance en soi. Va Télémaque, sur les traces de ton père, constater dans quelle étoffe tu es toi-même taillé !

Cette lecture m’a rappelé un épisode de mon adolescence. Lorsque j’eus quatorze, quinze ans, j’entrepris de dresser l’arbre généalogique de ma famille. Je récoltai donc tous les documents possibles auprès de mes parents et grands parents : livrets de famille, extraits d’actes de naissance, de décès ou de mariage. Puis je me mis en relation avec les mairies et les services d’archives départementales afin d’obtenir des documents plus anciens dont je recevais des photocopies. L’extrait d’acte de naissance de tel aïeul me livrait le nom de ses parents, ainsi que leurs lieu et date de naissance. Il me suffisait ensuite d’écrire à la ville en question pour obtenir les actes de naissance respectifs, et ainsi de suite. Il y avait quelque chose d’enfantin, bien sûr, dans cette démarche de collectionneur ; mais tout cela prenait une couleur magique, la foule des noms, le réseau des lieux et des dates me semblait une légende dont j’étais l’aboutissement. Je tirais une fierté intime de savoir que j’étais le fruit de mineurs nordistes, de marins bretons, de paysans creusois, de commerçants juifs parisiens, d’italiens… Comme si mon caractère devait être la synthèse de tous les leurs, comme si mon corps devait se souvenir de ce qu’ils ont enduré, vécu, leurs migrations, les climats et les paysages qu’ils avaient connus. Enfant de nul héros, je me construisais un Ulysse imaginaire, un manteau de légende à endosser. Que suis-je, que l’extrémité vivante d’une masse morte ; les pièces d’or que je cherche, sont-elle enfouies sous cette montagne de noms et de morts ?





Traduire, guérir, passer

7 04 2009

En marge des précédentes notes sur la traduction, quelques mots pour évoquer encore une idée qui m’obsède, celle des morts sans sépulture, celle des morts qui attendent notre secours. Voir à ce propos un ancienne note sur Yourcenar et Montaigne ; et la petite nouvelle que j’avais publiée ici il y a un an, que certes je relis aujourd’hui assez sévèrement, mais que je ne puis pour autant renier.

*

Comment être ce lecteur bienveillant, attentif, soigneux, patient, tolérant, qui se cache sous tout traducteur ? Cette âme attentive que tout texte porte en creux, appelle secrètement ?

Le lecteur et le traducteur doivent rémunérer l’effort, la douleur, la peine d’un poète. Qu’on reconnaisse l’unité du sujet qui nous parle, sa profonde et indéfaisable cohérence, sa consistance, malgré les aspirations contradictoires, les excès, les emportements et bien sûr la diversité des textes. Rémunérer la confiance qui l’a emporté sur les heures de doutes, les nuits de perplexité et d’angoisse. Il y a, dans toute grande oeuvre, une bouteille lancée à la mer, un appel à être sensible, sous la réalité des propos, à ce qui cherche à se dire, ce qui tente de se dénouer. Quelque chose comme le dire sous les choses dites. Le fleuve souterrain.

Il faut à qui veut rendre hommage beaucoup de prudence et d’humilité ;  il faudrait vouloir uniquement servir. Comment faire, cependant, sans écouter la fascination qui nous a portés vers l’oeuvre, qui peu à peu nous a fait l’intime de ce défunt ? Il faut avoir le souci d’apaiser ses mânes, de soulager la grande douleur des morts, condamnés à souffrir éternellement du nécessaire sentiment d’inaccomplissement qui s’empare d’eux quand la mort les prend. Il y a ainsi une famille d’œuvres qui nous appellent, des voix déchirées qui attendent qu’on les réconcilie, avant tout, avec elles-mêmes. Qu’on les guérisse de la honte de soi, qu’on justifie le fait qu’elles aient été telles. Rousseau, Baudelaire, Rimbaud, Yeats, Artaud, Jouve, et bien d’autres sans doute.

Le tourment de ces morts est pareil à ceux, laissés sans sépulture, que Charon refoule et condamne à un siècle d’attente sur les bords du Styx. Ceux-là, nous dit Virgile, dont les bras sont tendus dans le désir de l’autre rive, et dont les plaintes mêlées ont ému le coeur d’Enée. Ces morts nous hantent, ils attendent de nous que nous les fassions traverser l’Achéron. Il faudrait que nos mots, que notre voix les rapproche un peu. Il faudrait que la traduction opère ce passage.

Dead Man





Les bouquinistes, les morts

9 01 2009

Qui fréquente les étals des bouquinistes connaît sans doute ce plaisir discret de laisser le regard errer sur les tranches serrées des livres dans l’espoir de voir surgir une affaire, que l’on n’attendait pas précisément, mais pour laquelle toutefois on est secrètement venu. Telle édition historique, tel ouvrage introuvable. Ou bien lorsqu’on feuillette un livre pris au hasard, parce que le titre ou la belle couverture nous ont retenus, la surprise de lire quelques mots que l’on sait immédiatement qui resteront dans notre mémoire :

Je pense parfois que viendra l’heure de nous réconcilier avec les morts, quand le destin commence à dévoiler son visage équitable, et la vanité de notre dialogue angoissé. Les ciels clairs de novembre, et ces jours où l’hiver ne se décide pas à venir, où le temps est en suspens dans sorte d’éternité hésitante, préfigurent vraiment la lumière juste, protégée des frissons, que les anciens laissaient courir sur les champs aériens de l’Élysée. Enfin pacifiés, nous nous entretenons au milieu des tombes, et c’est la voix des morts, à nouveau limpide et familière, qui nous ramène à notre enfance sans larme. C’est l’heure de l’oubli, l’heure où, toute justification désormais inutile, se dévoile enfin notre fraternité naturelle avec les défunts, qui nous offre un asile et épuise dans un soupir cette secrète intolérance à vivre que cachait notre jeu mortel.

Et l’on se demande alors quelle céleste décision a fait que ce livre échoue là, sous nos yeux, quelle loi du destin a changé ma promenade de santé en cheminement vers une rencontre ? Combien de mains l’ont torturé avant moi ? Combien d’âmes ces mots ont-ils traversées avant d’atteindre aujourd’hui, et si directement, le fond de mon cœur ? Il y a même quelque chose d’incongru, d’anarchique dans l’irruption soudaine d’une voix si proche, qui déchire la surface du temps et du lieu présents, découvrant un instant ce tréfonds, cette chapelle intérieure où prient et parlent confusément mes intuitions, mes désirs, mes craintes.

*

Citation : Sergio Solmi, Méditations sur le scorpion, Verdier, 1984, traduit de l’italien par Eliane Formentelli et Gérard Macé. (éd. originale : Adelphi edizioni, Milano, 1972)





"Une barque dans la tempête", poème

7 11 2008

UNE BARQUE DANS LA TEMPÊTE

C’est une barque dans la tempête,
Qu’assaillent, revenus du fond des eaux,
Des noyés suppliants. Ils se sont un à un
Lentement détachés de la vase,
Des couches crispées de mémoire et de boue
Où s’étaient englués leurs destins.
Une même prière les a recomposés:
À la surface parmi l’écume et les écailles,
Ô refleurie ! leurs corps renaissent, multipliés.
« Remontez, remontez encore, et luttez ! »
Leurs membres gonflés et blancs s’accrochent
A la nef en péril qui chavire presque.
On dirait un monstre de souffrance énorme,
Que fait se tordre et hurler le remords.
« Venez ! dit le poète, montez à bord,
Alourdissez ma barque, aggravez sa dérive. »

La barque s’élargit, s’approfondit pour accueillir
La chair inerte qui s’entasse au centre.
La barque prolongée s’enfonce,
Jambe engourdie dans la vase des morts,
Dans la vase froide qui l’attire, la dévore.
Toujours plus bas le talon curieux, avide,
Pousse, remue. Un frisson de bonheur
Réveille les corps noirs mêlés,
Retournés jouissant du membre qui les fouille :
« Raclez nos cerveaux délabrés » disent-ils.

© Maxime Durisotti, 2008

Dante et Virgile aux Enfers

Dante et Virgile aux Enfers, Eugène Delacroix





"Un triomphe ne sied guère qu’aux morts", Yourcenar

30 04 2008

Dans les Mémoires d’Hadrien, l’empereur récemment couronné en vient à s’occuper des funérailles de son prédécesseur Trajan :

Un dernier soin restait à prendre : il s’agissait de donner à Trajan ce triomphe qui avait obsédé ses rêves de malade. Un triomphe ne sied guère qu’aux morts. Vivant, il se trouve toujours quelqu’un pour nous reprocher nos faiblesses, comme jadis à César sa calvitie et ses amours. Mais un mort a droit à cette espèce d’inauguration dans la tombe, à ces quelques heures de pompe bruyante avant les siècles de gloire et les millénaires d’oubli. La fortune d’un mort est à l’abri des revers ; ses défaites même acquièrent une splendeur de victoires. Le dernier triomphe de Trajan ne commémorait pas un succès plus ou moins douteux sur les Parthes, mais l’honorable effort qu’avait été toute sa vie. Nous nous étions réunis pour célébrer le meilleur empereur que Rome eût connu depuis la vieillesse d’Auguste, le plus assidu à son travail, le plus honnête, le moins injuste. Ses défauts mêmes n’étaient plus que ces particularités qui font reconnaître la parfaite ressemblance d’un buste de marbre avec le visage. L’âme de l’empereur montait au ciel, emportée par la spirale immobile de la Colonne Trajane. Mon père adoptif devenait dieu : il avait pris place dans la série des incarnations guerrières du Mars éternel, qui viennent bouleverser et rénover le monde de siècle en siècle.

Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien

Ce qui rend ces paroles d’Hadrien si touchantes, c’est la conscience qu’il a de la surcharge affective que supportent les rites funéraires. En effet, l’apothéose de Trajan a quelque chose de démesuré, la reconnaissance est excessive – et Hadrien le sait ; mais la mort d’un être opère une mutation fondamentale : arraché à jamais à notre société, il en devient l’absent irrémédiable. La mort d’un être crée un vide que rien ne peut combler, qui motive cette dépense excessive d’hommages. Montaigne, ayant peut-être une pensée émue pour La Boétie, explique ainsi sa sympathie pour les défunts :

Voire, de mon humeur, je me rends plus officieux envers les trespassez : Ils ne s’aydent plus : ils en requierent ce me semble d’autant plus mon ayde : La gratitude est là, justement en son lustre.

Essais, III, IX

La spirale immobile de la Colonne Trajane...L’hommage existe en quelque sorte pour suppléer une incapacité à exister, à se défendre ; il vient tenter de combler un défaut de parole. La mort institue un "différend", dans le sens défini par Lyotard : le régime de parole des morts est l’absence, voire, l’impossibilité. En effet, quand Montaigne écrit qu’ils "ne s’aydent plus", on peut comprendre qu’ils ne peuvent plus s’aider, qu’ils sont privés d’une capacité qu’ils avaient. Les morts n’incarnent pas une absence de parole, mais une volonté frustrée de parler, ils sont cette incapacité radicale. La mort brise le cours de la vie, elle en interrompt le mouvement ; et dans le même instant, elle révèle son unité et sa grandeur, elle commence à indiquer le point de fuite – imaginaire, rêvé – qui fut la terre promise vers laquelle la vie du défunt fut tendue, orientée, aimantée. Elle commence à éclairer la vie du défunt comme un geste, mais un geste inaccompli, dissipé dans le néant, et révèle ainsi une grande frustration.

C’est du verbe latin defungor (accomplir, s’acquitter) que vient le mot "défunt" : le défunt est celui qui est quitte, qui en a fini avec (la vie). Mais si le défunt est celui qui a accompli son trajet de chose vivante, il demeure celui que des rêves obsédaient, source de désirs toujours insatisfaitts et d’ambitions jamais atteintes. La mort signe l’arrêt de frustration éternelle. Et rendre un hommage, c’est tenter désespérément de rattrapper le temps perdu, et d’offrir au défunt l’amour et la reconnaissance qui lui ont manqué toute sa vie. – "Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs" écrit Baudelaire, dans un poème dédié à la mémoire de Mariette, "la servante au grand cœur". Ce court poème, au centre des Fleurs du mal est infusé par le remords, celui de n’avoir pas offert à Mariette la reconnaissance qu’elle méritait ; le remords est la preuve de la compassion et l’objet du don funéraire à Mariette.





Les Tombeaux de Mallarmé

25 03 2008

Ce travail, réalisé pour la validation d’un séminaire de M2 sur Mallarmé, prend pour axe de commentaire l’ambiguïté des célèbres "tombeaux" de Mallarmé ("Toast funèbre", "Le tombeau d’Edgar Poe", "Le tombeau de Charles Baudelaire", et le sonnet intitulé "Hommage" dédié à Verlaine") : ces "tombeaux" (poèmes écrits en hommage) ont pour thème le "tombeau" de la personne célébrée, sa tombe même. C’est ce double sens que nous avons tenté d’explorer, en vue d’un travail plus approfondi sur le rapport aux morts de Mallarmé.








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