Montaigne, Zweig

9 06 2008

ZweigVoilà un tout petit livre, mais d’une inestimable qualité.

C’est une petite biographie de Montaigne, que Zweig a rédigée vers la fin de sa vie. Il s’est déjà réfugié à Pétropolis lorsqu’il relit passionnément les Essais ; c’est un homme déjà dévasté par la certitude que l’horreur est inévitable. Comme l’écrit Roland Jaccard dans sa très belle préface, Zweig avait rencontré Freud lorsqu’il s’était installé à Bath, mais il acceptait avec bien moins facilement que lui le fait que la culture ne guérira pas l’homme de ses pulsions destructrices. Pour le médecin la barbarie nazie est une tragique confirmation de ses théories, et pour l’homme de lettres humaniste c’est le revers infligé par l’histoire à l’espoir construit et porté par toute une vie. Dans les tristes jours brésiliens que Zweig partage avec Lotte - il y aurait un roman à écrire cet amour me semble-t-il - Montaigne se dresse comme un modèle inattendu ; l’occasion pour Zweig de chercher un salut aux idées qu’il a défendues, et que le cours des événements semble fouler du talon.

Montaigne est l’homme d’une fin de siècle. La vague enthousiaste de l’humanisme a reflué lorsqu’il commence à écrire, la joie de vivre délirante de Rabelais (par ailleurs extrêmement critique et lucide sur les ambitions de son siècle) laisse place à une modestie presque obséquieuse, l’examen critique de toute chose se retourne contre soi : l’homme se retrouve définitivement seul ; Montaigne relève le défi :

Même aux temps fanatiques, à l’époque de la chasse aux sorcières, de la “Chambre Ardente” et de l’Inquisition, les hommes ont toujours pu vivre ; pas un seul instant cela n’a pu troubler la clarté d’esprit et l’humanité d’un Erasme, d’un Montaigne, d’un Catellion. Et tandis que les autres, les professeurs en Sorbonne, les conseillers, les légats, les Zwingli, les Calvin, proclament : “Nous connaissons la vérité”, la réponse de Montaigne est “Que sais-je ?” ; tandis que, par la roue et l’exil, ils veulent imposer : “C’est ainsi que vous devez vivre !”, son conseil à lui est : pensez vos propres pensées et non pas les miennes ! Vivez votre vie ! Ne me suivez pas aveuglément !

pp. 92-93

Lisez la suite de cette entrée »





“A sauts et à gambades”, Montaigne

10 05 2008

Apostille au précédent message sur Montaigne : “Un tour de l’humaine capacité”.

MontaigneJ’écrivais que Montaigne transformait un principe poétique d’Aristote (écrire non pas ce qui est advenu, mais ce qui peut advenir - tâche propre au poète selon le philosophe) en principe éthique d’écriture : au fil du texte, Montaigne cherche à dessiner la forme de l’humain, s’attachant aux multiples déclinaisons de l’homme, ces possibles qui sont pour lui autant d’occasions d’exemplifier son propos. Les récits qu’il reprend dans ses essais sont l’occasion d’admirer un nouveau “tour de l’humaine capacité” - qu’il suppose un puits infini d’exemples. Lisez la suite de cette entrée »





“Un triomphe ne sied guère qu’aux morts”, Yourcenar

30 04 2008

Dans les Mémoires d’Hadrien, l’empereur récemment couronné en vient à s’occuper des funérailles de son prédécesseur Trajan :

Un dernier soin restait à prendre : il s’agissait de donner à Trajan ce triomphe qui avait obsédé ses rêves de malade. Un triomphe ne sied guère qu’aux morts. Vivant, il se trouve toujours quelqu’un pour nous reprocher nos faiblesses, comme jadis à César sa calvitie et ses amours. Mais un mort a droit à cette espèce d’inauguration dans la tombe, à ces quelques heures de pompe bruyante avant les siècles de gloire et les millénaires d’oubli. La fortune d’un mort est à l’abri des revers ; ses défaites même acquièrent une splendeur de victoires. Le dernier triomphe de Trajan ne commémorait pas un succès plus ou moins douteux sur les Parthes, mais l’honorable effort qu’avait été toute sa vie. Nous nous étions réunis pour célébrer le meilleur empereur que Rome eût connu depuis la vieillesse d’Auguste, le plus assidu à son travail, le plus honnête, le moins injuste. Ses défauts mêmes n’étaient plus que ces particularités qui font reconnaître la parfaite ressemblance d’un buste de marbre avec le visage. L’âme de l’empereur montait au ciel, emportée par la spirale immobile de la Colonne Trajane. Mon père adoptif devenait dieu : il avait pris place dans la série des incarnations guerrières du Mars éternel, qui viennent bouleverser et rénover le monde de siècle en siècle.

Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien

Ce qui rend ces paroles d’Hadrien si touchantes, c’est la conscience qu’il a de la surcharge affective que supportent les rites funéraires. En effet, l’apothéose de Trajan a quelque chose de démesuré, la reconnaissance est excessive - et Hadrien le sait ; mais la mort d’un être opère une mutation fondamentale : arraché à jamais à notre société, il en devient l’absent irrémédiable. La mort d’un être crée un vide que rien ne peut combler, qui motive cette dépense excessive d’hommages. Montaigne, ayant peut-être une pensée émue pour La Boétie, explique ainsi sa sympathie pour les défunts :

Voire, de mon humeur, je me rends plus officieux envers les trespassez : Ils ne s’aydent plus : ils en requierent ce me semble d’autant plus mon ayde : La gratitude est là, justement en son lustre.

Essais, III, IX

La spirale immobile de la Colonne Trajane...L’hommage existe en quelque sorte pour suppléer une incapacité à exister, à se défendre ; il vient tenter de combler un défaut de parole. La mort institue un “différend”, dans le sens défini par Lyotard : le régime de parole des morts est l’absence, voire, l’impossibilité. En effet, quand Montaigne écrit qu’ils “ne s’aydent plus”, on peut comprendre qu’ils ne peuvent plus s’aider, qu’ils sont privés d’une capacité qu’ils avaient. Les morts n’incarnent pas une absence de parole, mais une volonté frustrée de parler, ils sont cette incapacité radicale. La mort brise le cours de la vie, elle en interrompt le mouvement ; et dans le même instant, elle révèle son unité et sa grandeur, elle commence à indiquer le point de fuite - imaginaire, rêvé - qui fut la terre promise vers laquelle la vie du défunt fut tendue, orientée, aimantée. Elle commence à éclairer la vie du défunt comme un geste, mais un geste inaccompli, dissipé dans le néant, et révèle ainsi une grande frustration.

C’est du verbe latin defungor (accomplir, s’acquitter) que vient le mot “défunt” : le défunt est celui qui est quitte, qui en a fini avec (la vie). Mais si le défunt est celui qui a accompli son trajet de chose vivante, il demeure celui que des rêves obsédaient, source de désirs toujours insatisfaitts et d’ambitions jamais atteintes. La mort signe l’arrêt de frustration éternelle. Et rendre un hommage, c’est tenter désespérément de rattrapper le temps perdu, et d’offrir au défunt l’amour et la reconnaissance qui lui ont manqué toute sa vie. - “Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs” écrit Baudelaire, dans un poème dédié à la mémoire de Mariette, “la servante au grand cœur”. Ce court poème, au centre des Fleurs du mal est infusé par le remords, celui de n’avoir pas offert à Mariette la reconnaissance qu’elle méritait ; le remords est la preuve de la compassion et l’objet du don funéraire à Mariette.





“Un tour de l’humaine capacité”, Montaigne

9 04 2008

Au livre I de ses Essais, dans un chapitre intitulé “De la force de l’imagination”, Montaigne écrit ceci :

Aussi en l’estude que je traite, de noz moeurs et mouvements. les tesmoignages fabuleux, pourveu qu’ils soient possibles, y servent comme les vrais. Advenu ou non advenu, à Rome ou à Paris, à Jean ou à Pierre, c’est tousjours un tour de l’humaine capacité : duquel je suis utilement advisé par ce recit. Je le voy, et en fay mon profit, egalement en umbre qu’en corps. Et aux diverses leçons, qu’ont souvent les histoires, je prens à me servir de celle qui est la plus rare et memorable. Il y a des autheurs, desquels la fin c’est dire les evenements. La mienne, si j’y scavoys advenir, seroit dire sur ce qui peut advenir.

Essais, I, XX

Ces remarques font suite à un inventaire de cas qui illustrent les pouvoirs de l’imagination, soit qu’elle trouble ou altère le jugement, soit qu’elle permette des réalisations extraordinaires. Montaigne en vient ensuite à s’expliquer sur l’usage de ses sources : que les faits relatés soient avérés ou non, qu’importe, du moment que la chose est possible. Comment ne pas se souvenir de la distinction d’Aristote entre l’historien et le poète : Montaigne ne cite pas Aristote, mais la similitude est frappante :

De ce qui a été dit résulte clairement que le rôle du poète est de dire non pas ce qui a réellement eu lieu mais ce à quoi on peut s’attendre, ce qui peut se produire conformément à la vraisemblance ou à la nécessité.

Poétique, IX, 1451 b, trad. Michel Magnien

Tel le travail du poète selon la définition d’Aristote, celui de Montaigne est de dessiner la forme du possible. On trouvera au fil des essais plusieurs exemples de ces possibles ; petit à petit, Montaigne va notamment travailler à élargir sa conception de l’homme, dont il commentera avec la même humilité les différentes formes, y reconnaissant toujours “un tour de l’humaine capacité”. Du moment que la vraisemblance garantit la possibilité de cet événement, Montaigne en récupère la relation au fil de son écriture. Son but d’écrivain semble être de recenser le maximum de déclinaisons humaines, d’agrandir la notion de l’homme pour faire droit à l’ensemble des possibilités de l’être humain.

Le livre II contient un essai assez surprenant et court, “Sur un enfant monstrueux”. Montaigne raconte avoir rencontré trois personnes qui conduisaient un enfant difforme “pour tirer quelque soul de le monstrer, à cause de son estrangeté”. Après avoir dûment décrit la difformité de l’enfant (”Au dessoubs de ses tetins, il estoit pris et collé à un autre enfant, sans teste, et qui avoit le conduit du dos estouppé, le reste entier”), Montaigne en vient à ironiser sur les prétendues divinations auxquelles auxquelles on se livrait à la vue de créatures difformes, rappelant enfin que Dieu ne crée rien sans intention :

Ce que nous appellons monstres, ne le sont pas à Dieu, qui voit en l’immensité de son ouvrage, l’infinité des formes, qu’il y a comprinses. Et est à croire, que cette figure qui nous estonne, se rapporte et tient, à quelque autre figure de mesme genre, incognu à l’homme. De sa toute sagesse, il ne part rien que bon, et commun, et reglé : mais nous n’en voyons pas l’assortiment et la relation. […] Nous appellons contre nature, ce qui advient contre la coustume. Rien n’est que selon elle, quel qu’il soit. Que cette raison universelle et naturelle, chasse de nous l’erreur et l’estonnement que la nouvelleté nous apporte.

Essais, II, XXX

Cette conclusion démontre non seulement la confiance de Montaigne dans la Création, mais aussi et surtout son effort pour établir l’égale dignité des êtres vivants, fussent-ils difformes ; la certitude que chaque être vivant est le produit d’une nécessité pousse l’esprit à reconsidérer la nomenclature de ses catégories d’appréhension du réel. L’écriture de Montaigne est en cela un combat mené contre l’étroitesse d’esprit et la peur de l’inconnu ; et partant : pour l’altérité, catégorie générale qui désigne tout ce qui n’est pas nous et que notre frilosité et notre contentement nous poussent à différer.

Lorsque Montaigne écrit qu’il cherche à “dire sur ce qui peut advenir” et non ce qui est advenu, il entame la construction d’un sens critique qui trouvera un aboutissement dans l’expression d’un respect a priori, par principe, de l’altérité. Cette expression si heureuse : “un tour de l’humaine capacité”, signe la reconnaissance de la vastité du champ de l’humain et de la multiplicité des déclinaisons de “l’humaine condition” - dont Montaigne dira bientôt que chaque homme en porte en soi la forme entière. Le principe poétique d’Aristote, qui lui faisait dire que la poésie était plus philosophique (histoire de contredire encore une fois Platon !) que l’histoire, est devenu chez Montaigne un principe d’écriture, une méthode, presque, par quoi son geste d’écriture se fait aussi un geste d’accueil des hommes et de reconnaissance de leur dignité.