Ward, Frédéric Werst

3 03 2011

Par Fabrice Sanchez

Dans un entretien donné à Mediapart, Frédéric Werst dit « avoir beaucoup d’admiration » pour Perec et se reconnaître dans le credo oulipien : la liberté dans la contrainte. Voilà son propre projet résumé. Dans Ward Ier – IIe siècles Frédéric Werst présente une anthologie des savoirs d’un peuple imaginaire : les Wards. Mythes et récits fondateurs, textes sacrés, théologie, récits de voyage, littérature, poésie, drame, contes, satires, philosophie, géographie, histoire, médecine, droit, grammaire : rien de ce qui constitue une civilisation n’a été oublié. L’exercice serait seulement impressionnant si Frédéric Ward n’inventait aussi une langue, le wardwesân, un lexique, un abrégé grammatical (qui n’oublie ni le démonstratif universel « ak » ni la cause rendue par « kemon ») et ne proposait une version bilingue de tous les textes. Frédéric Werst assure, dans l’entretien, que la version en wardwesân précède la version française, qui n’est qu’une traduction. Tout cela force l’admiration. Pourtant, comme chez Perec, qu’on ne peut qu’admirer pour sa Disparition, le lecteur se demande souvent si ce qu’il lit ne se réduit pas à un tour de force.

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Nous sommes sans cesse étonnés devant la patience et la minutie du projet et la masse de travail qu’il a dû demander. Le découpage du décasyllabe est toujours conforme à ce que la prosodie ward du siècle réclame. Les vers allitératifs sont réguliers. Les traductions (nous n’avons vérifié que quelques phrases) ne semblent pas des impostures.

Mais, plus que la méticulosité des efforts, ce sont les textes qui nous enthousiasment. Ainsi, les chants de Zaragawad Agman :

Je chante la douleur
On tord les veines, on écrase les gencives
On compte les coups, on écorche la nuque
On arrache les ongles, on dresse des potences
On menace l’enfant, on corrompt la pureté
On triture les muscles, on ordonne des castrations
On pulvérise des sourires, on s’enivre de sang
On emprisonne les cœurs, on se rit des cadavres
On brise les os, on enténèbre les voix
On calomnie la bouche, on insulte l’estomac
On transperce le souffle, on assaille les joues
On incendie les cheveux, on tue les cerveaux

Les textes sacrés des Wards ont la simplicité et la puissance des Psaumes et de nos cantiques. Les prêtres égrènent, dans les temples, les soixante-dix noms de Parathôn : il est « Prière de l’enfant pauvre et blessé » ; « Joie dans un moment de peine » ; « Âme blonde comme une bouche rieuse » ; « Agneau épargné pour sa grâce », etc.

Les chroniques naïves de La Guerre de Wagamarkan valent bien Tacite. Nous nous enthousiasmons pour L’Histoire d’Arkador et La Rose de Weris d’Abis, qui commence ainsi : « Un rosier magique aurait autrefois poussé dans un endroit inconnu du monde. Cette plante ne produisait qu’une seule rose à la fois, qui durant dix années fleurissait et brillait avec l’éclat du sang frais. Quand les dix années s’étaient écoulées, la fleur magique se détachait de sa tige pour tomber sur le sol et elle y demeurait deux jours entiers sans se faner ni rien perdre de son éclat. »

Mais créer une langue et une littérature est finalement peu de chose comparé à ce qu’invente Frédéric Werst : de nouveaux codes mentaux, presque de nouveaux paradigmes. Dans l’« Inventaire étymologique » d’Atwashon nous lisons qu’en wardwesân « firmament » et « appliquer » ont la même racine : ce qui nous semble merveilleux mais confus est, pour les Wards, le comble de la maîtrise divine. « Monter », « temple » et « ciel » ont la même racine : c’est sur les toits des temples que l’on contemple les dieux. « Merveille » et « proximité » ont la même origine ; « mélancolie » et « cumin » (ses grains gris) ; « île » et « pitié » ; « jumeau », « nombre pair » et « tolérance » ; « horizon » et « espion » ; « orage » et « cloche » ; « tour » et « sagesse » ; « éthique » et « chagrin » ; enfin, « amour », « clan », « travail », « richesses », « viol », « morsure » et « caresse ». Voilà un programme de rêverie étymologique.

Nous sommes sanguinaires, colériques, mélancoliques ou flegmatiques. Les Wards sont cordiaux ou pulmonaires.

Nos éléments sont l’air, le feu, l’eau et la terre. Ceux des Wards sont le ciel, la chair, l’eau, la pierre, la lumière. Azhabke les unit : « un mélange de ciel et de lumière produit le soleil ; de même, le ciel mêlé à de la chair donne l’azur ; de même, un mélange de ciel et d’eau fait la vapeur ; de même le produit du ciel et de la pierre est la poussière. L’association de la lumière et de la chair forme le végétal ; de même, de la lumière avec l’eau, on obtient l’esprit, de même, lumière et pierre ensemble font le métal. Par ailleurs en mêlant la chair et l’eau on obtient la mer ; de même, de la chair avec la pierre on obtient la terre. Enfin, le mélange de l’eau et de la pierre a pour résultat les gemmes. »

Les Wards disposent pareillement de récits étiologiques. A l’origine des temps, les dieux n’utilisaient pas le langage et communiquaient par la pensée. Mais le dieu Zaraen reçut un geai qui ne pouvait lire les pensées. Zarzen dut inventer un langage et pousser des cris semblables aux oiseaux. Les dieux, jaloux, apprirent à parler.

Loin de reprendre ou de wardiser les mythes qui fondent notre civilisation, Frédéric Werst entreprend d’en créer de nouveaux : ainsi la rose de Weiris, le plateau du Vide, la toison d’Arkhan, la légende du Dieu-Saumon, les rivières de résine, les prophéties des fleuves noirs, le Poisson-Bienveillance, l’île Waga, la République des spectres.

Il n’est pas sûr que l’imagination seule ait produit cela. Le lecteur retrouve parfois des bribes de culture empruntées et coulées dans la littérature Ward. Il n’est jamais certain de lire pour la première fois ces textes. Ces mythes-là viennent peut-être d’Asie Centrale ou d’Arabie. Pour créer un monde nouveau tout lui servit. Ici un pastiche des voyageurs arabes, là des Parties des Animaux d’Aristote (Akhad Abengamael, Rabwan), des Epîtres de Paul (Samazon), d’Hippocrate (Qarahin) de Grévisse ou des partisans plus anciens du « bon usage » (Wenaph Byrma). Nous nous abandonnons au plaisir de la réminiscence : Zaragawad est mon Agrippa d’Aubigné, la liturgie de Parathôn me fait penser aux quelques bons vers de Théophile de Viau, un journaliste a lu Mallarmé dans Then Baz Arwexan. Les Légendes des rivières Noires, qui ceignent les enfers, La Rivière de Sang où sont jetés les criminels, La Rivière de Cendres qui noie les orgueilleux, la Rivière Noire où périssent les impies viennent de Dante comme de la mythologie grecque.

Dans notre souci de démêler l’autre du même, il n’y a rien d’accusateur : Frédéric Werst crée plus qu’une langue et qu’un corpus de textes : une civilisation. C’est le propre des grands auteurs d’emprunter aux grands auteurs qui les ont précédés, qu’ils ne connaissent peut-être pas, et à ceux qui leur succèderont. C’est aussi le propre des grandes civilisations.

S’ajoute à cela un humour constant. Frédéric Werst avoue dès la première page que l’anthologie est imaginaire. Il l’oublie ensuite. Rien n’est plus comique que les scrupules de chercheur, les « peut-être » et les « sans doute » qui émaillent le texte. Le compilateur va jusqu’à se mettre en scène dans un poème :

Afin d’y moissonner tu envoies dans la vallée
Tes merles qui sont de savants philologues
Ils gardent en mémoire l’agriculture de la langue
Des parcelles d’étymologies tu obtiens ainsi
Pour les semer de tes intuitions esthétiques
Sans toi on ne saurait rien de la langue des Wards

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L’humour, l’érudition, la patience, l’imagination ne suffisent cependant pas toujours à retenir notre attention. L’anthologie Ward nous fait trop souvent penser aux traductions du début du XXe siècle, à la prose néo-classique, au monde sans vie des œuvres de spécialistes, méticuleuses, honnêtes, et fastidieuses. Dans l’Hymne à Parathôn nous lisons :

Il mûrit l’amande, il gorge d’eau le melon,
Il dessine les baies, donne au café sa teinte,
Il fait pousser l’asperge et la figue nombreuse
Il cultive les plantes dans les lieux en friche
Parmi les chardons, il impose le romarin.

C’est Ovide en 1910. C’est André Gide ou l’École des Chartes.

Trop souvent nous croyons nous trouver devant un manuel destiné aux étudiants de deuxième cycle, fort utile sans doute, que même les étudiants n’ont pas le courage de terminer. Le projet est trop rigoureusement mené, trop exactement. Le monde même est trop cohérent. Les traités de médecine de Rabwân ou de Qarahin nous ennuient comme Hippocrate nous ennuie, que nous avons ouvert un jour et fermé aussitôt. La géographie de Qardazôn, l’école philosophique de Saphagabal nous ennuient comme un traité médiéval ou un fragment présocratique. De tout cela, il nous est difficile de dire autre chose que « quel travail ! ».

Nous pensons constamment aux pages prodigieuses que pourraient susciter la Tour blanche, les noblesses de Turquoise, les reines sic aires, les rivières sombres, de cendre ou de résine, les spectres organisés en société, les saumons divins. Nous pensons aux trônes, aux anti-trônes, aux paysages, à tous les genres littéraires que desservent la précision, la cohérence, la patience. Nous désirons qu’à l’érudit, au professeur, au spécialiste, à l’ethnologue, au philologue, au géographe, au grammairien succède l’écrivain. Les conditions sont remplies pour qu’une littérature ward apparaisse. Nous l’attendons. Nous attendons le poète légendaire Kemband.

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Frédéric Werst, Ward, Ier et IIeme siècles, Seuil, 410p., 22 €

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« Embobeliner les rois », Pierre Michon

5 10 2009

On ne pourra pas dire que je n’ai pas fait amende honorable. Non content de consacrer une note à ses Onze, j’en viens à méditer sur son travail ! Mystères du goût… Racontant dans ses Mythologies d’hiver une légende irlandaise, Michon évoque Patrick, l’évangélisateur, qui sillonne les plaines d’Irlande pour convertir les rois païens :

Ce n’est pas tout à fait une promenade : s’il marche de la sorte d’Armagh à Clonmacnoise, d’Armagh à Dun Ailinn, d’Armagh à Dun Loaghaire, c’est parce qu’il doit convertir au Christ les rois qui dans leurs mottes fortifiées adorent mollement Lug, Ogma, des chaudrons, des harpes, des simulacres. Et cela, pense Patrick, ce n’est pas très difficile : il suffit de quelques abracadabras druidiques, de deux compères bien avisés, et voilà la neige changée en beurre, l’eau en bière, voilà les flammes du purgatoire au bout du bâton magique et la Sainte Trinité dans la feuille du trèfle – il suffit de ces tours de passe-passe pour embobeliner les rois, rigolards et songeurs, dubitatifs.

michonN’est-ce pas une belle allégorie de l’art de Michon, toujours sur le fil entre la magie et le mauvais tour. C’est une écriture du prestige, de l’évocation plus que de la signification. Michon en cela est à l’opposé de Marguerite Yourcenar, pour qui prime avant tout la clarté ; il préfère de longues phrases le long desquelles glisse le sujet, se déplace le centre de gravité.  L’Empereur d’Occident est un exercice de virtuosité littéraire, il faut en relire plusieurs fois les phrases si l’on veut suivre le fil de la parole ; sans doute faut-il plutôt se laisser porter par la magie de l’évocation, par le flamboiement de la parole, le glissement d’une vision à l’autre. De Rimbaud le fils, je notai le tournant wagnérien de l’écriture, que confirme Les Onze : composition, répétition et enchevêtrement de motifs. J’écrivis des Onze que la voix du narrateur était celle d’un érudit bavard, oui, c’est un affabulateur grandiloquent : c’est la preuve d’une prise de conscience de soi d’accuser soi-même ses débordements, et je loue cette démarche.

Mais Patrick est las :

Et, peut-être parce qu’il vieillit et que s’émoussent en lui l’ardeur et la malice, Patrick sur cette route regrette tant de facilité : il voudrait qu’un vrai miracle arrive, une fois, qu’une fois de son vivant et sous ses yeux ma matière opaque se convertisse à la Grâce.

Qu’en est-il de Michon ? s’est-il lassé de ses effets de manche ? de la magie facile du grantécrivain ? Rien ne s’est émoussé chez Michon, du talent, de la malice surtout : c’est peut-être elle qui pourra le sauver, s’il décide de revêtir encore son masque de Caliban, de gesticuler toujours plus : j’en viens à imaginer un Michon fou, dont les livres seraient le tressage douloureux de deux voix contradictoires, du raffinement suprême et de l’ironie la plus mordante. Flaubert torturé par la vanité de son travail. Patrick, donc, prend Dieu en défaut, s’en veut presque de créer du prestige là où faut le miracle ; je m’en fais une image assez pertinente de l’écrivain conscient de lui-même, de la vanité de sa position sociale, voire, parfois, de son travail.

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PS du dimanche 10 octobre : en repensant au Rimbaud le fils, je me suis souvenu d’un portrait marquant : Théodore de Banville en Gilles. On a rapporté que Banville ressemblait au Gilles de Watteau, et cela suffit à Michon, cela lui plaît même que Banville, devant le fulgurant Rimbaud, ait l’air impuissant et les bras ballants de Gilles ; tous ceux qui d’ailleurs écrivent sur Rimbaud sont ce Gilles, ils ne font que répéter la légende. Si j’étais mauvaise langue, je dirais que ces quelques remarquables pages servent d’excuse à Michon pour, au final, ne rien dire sur Rimbaud. Mais non, je préfère rattacher Banville-Gilles à ces figures du vain prestige qui sont des répondants allégoriques de Michon, des figures qui représentent la conscience de soi d’écrivain, de grantécrivain de Michon.





Les Onze, Pierre Michon

29 08 2009

michon-onzeUn livre de Pierre Michon sur A sauts & à gambades ! Tout arrive. Ceux qui me connaissent bien m’ont souvent entendu pester contre l’auteur de Vies minuscules ; le narcissisme de l’écriture, son raffinement ostentatoire m’avaient exaspéré, et fait rejeter en bloc l’œuvre de Michon. Mais on dit que seuls les imbéciles ne changent pas d’avis, et l’on verra dans le cas présent que je le suis quand même moitié. Cela dit, voilà quelques mots à propos de ce livre étonnant, trompeur et fantomatique. Quelques mots qui se perdront dans le grand brouhaha médiatique qui entoure toujours la sortie d’un livre de Michon, quand c’est à qui se prosternera le plus théâtralement devant l’évidence sidérante, renouvelée et approfondie du grantécrivain.

Ce livre est fait d’une étrange matière, une espèce de long monologue, sectionné certes en plusieurs chapitres, mais déclamé par une même voix, comme un vieil érudit bavard qui vous accaparerait dans une salle du Louvre pour vous tenir la jambe deux heures à propos d’un tableau que vous venez de voir. Car c’est d’un tableau qu’il s’agit, Les Onze, le chef d’œuvre de François-Elie Corentin, le « Tiepolo de la Terreur ». Les onze membres du Comité de Salut public, « onze stations de chair », surtout onze noms que Michon scande avec délectation, et je reprends à sa suite : Billaud, Carnot, Prieur, Prieur, Couthon, Robespierre, Collot, Barrère, Lindet, Saint-Just, Saint André. Allez au Louvre, ou bien ouvrez votre Robert des noms propres, vous ne trouverez pas Les Onze, vous ne trouverez pas de notice consacrée à Corentin, tout cela est une délicieuse supercherie montée avec malice par Michon. Et l’on y croit ! qui peut se targuer de connaître assez bien le Louvre pour sourire d’emblée devant le livre de Michon. Les nombreuses mentions du « très célèbre tableau », sont un peu insistantes, irritent un peu notre mémoire défaillante qui flaire le mauvais coup, mais enfin, laissons-nous piéger !

La première moitié du livre est plutôt consacrée à François-Elie Corentin, ses grands parents, ses parents, son enfance à Combleux, et l’on retrouve le Michon de la Province, des généalogies successives, de l’enfance et des caractères durs ou tremblants. J’aime beaucoup son traitement du père du peintre, plein d’ambitions littéraires, qui monte à Paris puisque c’est là que tout se joue ; « il allégua de bonne foi ce qu’on commençait d’appeler laïquement une vocation » ; et ses mots sur la conscience de la littérature au XVIIIe siècle, qui n’est plus un amusement de cour mais « un multiplicateur de l’homme, une puissance d’accroissement de l’homme comme les cornues le sont de l’or et les alambics du vin. On appelle ce coup de pouce les écrivains des Lumières […] ». Auguste mémoire, traitée non sans second degré (du moins je l’espère) pour Françoizélie, comme l’appelait sa mère, qui fut instruit par Tiepolo à Wurtzbourg, « cette Franconie sylvestre, aérienne, peuplée de principules pointilleux et de belles blondes, cette Cocagne germanique, où de Venise Tiepolo dans son grand manteau mozartien l’emporta. » François-Elie Corentin, qui très tôt comprend que créer ce n’est pas travailler, que c’est être l’outil d’une plus grande volonté…

Mais c’est la seconde partie la meilleure, enfin celle que j’ai préférée. La commande de l’improbable tableau. Car Les Onze est un tableau qui n’aurait jamais dû exister, qui ne pouvait pas exister, because la situation tout à fait problématique du Comité de Salut public, cet intérimaire violent du pouvoir, ce pouvoir entre chien et loup. Mais le tableau existe, et les onze commissaires sont côte à côte représentés, un bloc humain et froid, un semis de corps durs et de regards ambigus, effrayants. C’est justement cet entre deux qui fut commandé à Corentin, que l’on représente les onze commissaires, et surtout Robespierre, à la fois comme relevant la France et comme des tyrans avides de sang, dans leur grandeur et leur abjection morale, « comme des Représentants magnanimes, ou comme des tigres altérés de sang« . Selon la suite des événements, on produirait le tableau pour célébrer Robespierre ou l’enfoncer. Le scénario inventé par Michon, s’il utiliser intelligemment la situation historique, offre surtout une très belle méditation sur l’art du portrait, sensé replacer la vérité humaine dans cet région intermédiaire entre la gloire et la honte.

Je passe sur la référence pleine de second degré à Michelet, qui célébra le tableau dans douze de ses plus célèbres pages ! Toute ludique et humoristique, ce détour par Michelet permet à Michon d’offrir une dernière page remarquable et pénétrante à sa rêverie, où il tente de percer ce qui fait le sel du tableau, sa participation divine, donnant au livre un tour poétique, un éclair de lucidité. Un grand écrivain, Michon, assurément. Et pourtant, je ne peux m’empêcher de déplorer parfois un manque de légèreté, de second degré, une façon narcissique de décocher une formule bien léchée. C’est un peu too much comme on dit, un peu trop grantécrivain.

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Pierre Michon, Les Onze, Verdier, 2009, 144 p., 14 €

L’interview de Pierre Michon par Frédéric Ferney, sur le site de sa WebTV Le bateau libre.

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Le lièvre de Patagonie, Claude Lanzmann

25 07 2009

lievrepatLa critique s’est empressée de saluer l’ouvrage, que distinguent tant de qualités ; je me contenterai de quelques remarques désordonnées sur un livre passionnant que je dévore durant les rares moments de libre que me laisse mon boulot d’été. C’est donc arrivé non à la fin mais à un peu plus de la moitié de l’ouvrage que je décide de vous faire part de mon enthousiasme.

Il aura fallu de longues années à au réalisateur de Shoah pour nous offrir ce récit de vie, de vies voudrais-je même dire, tant on est fasciné par le nombre et la diversité des expériences qui l’ont nouri. On sera d’emblée fasciné par la fluidité de l’écriture et sa précision ; nul pesant souci de style, mais une parole vivante, consciente, fougueuse. Les premières lignes nous aspirent et l’on tourne passionnément les pages, emporté que l’on est dans le torrent de souvenirs et de réflexions de Lanzmann. Il serait faux de dire que la plume s’abandonne au flux désordonné de l’anamnèse, le livre est très bien construit, les chapitres bien découpés.

Les années de résistance, les études, les rencontres décisives, les amitiés, le travail d’écriture et de création, mais aussi un nombre incalculable de détails anecdotiques que nous livre l’auteur avec la même générosité : les crises de priapisme de Francis Ponge, les affaires de cœur de la sœur de Lanzmann avec Deleuze, Claude Roy ou Rezvani, des réflexions passionnantes sur sa judéité, la littérature ou la peine de mort, tout un esprit qui s’examine, s’amende parfois avec sévérité, et qui à d’autres moments ne laisse pas de souligner sa grandeur… Mais soit, il serait déplacé d’en vouloir à Claude Lanzmann pour ces deux ou trois phrases d’autosatisfaction assumée ! Et bien sûr, la longue et profonde relation avec Sartre et le Castor, les vacances qu’ils ont passées ensemble, leurs discussions et leurs prises de bec, le vœu maladif d’indépendance du premier, le caractère colérique de la seconde, bien que toujours disposée à écouter les autres avec patience et compréhension. Lanzmann fait le portrait d’un Sartre généreux, certes intransigeant, mais ouvert et chaleureux. Enfin, tout ce au’il écrit à propos de sa judéité, l’angoisse, enfant, d’être un mauvais juif, la première venue en Israël, le choix délibéré de ne pas se mettre aux études talmudiques afin de garder ce mystère qu’il sentait en lui et qui a été la condition nécessaire à son travail de cinéaste. A un rabbin qui lui suggère de se mettre à l’étude : « je n’aurais jamais pu consacrer douze ans de ma vie à accomplir une œuvre comme Shoah si j’avais été moi-même déporté. Ce sont là des mystères, ce n’en sont peut-être pas. Il n’y a pas de création véritable sans opacité, le créateur n’a pas à être transparent à soi-même. » (p 243)

Encore, les voyages en Corée du Nord, sa brève mais passionnelle aventure interdite avec une infirmière rencontrée là-bas, les articles pour Elle, et bien sûr Les Temps modernes… un livre irrésumable et passionnant, plein de vigueur, écrit par un homme arrivé à l’automne de sa vie, et prêt à en vivre encore cent !

PS du 2 août. Cela fait quelques jours que j’ai fini l’ouvrage, n’ayant passé aucune des 546 pages ; il faut tout de même évoquer ici les années dédiées à la réalisation de Shoah, la conversion à un projet qu’on lui mit entre les mains, les années d’enquête, de documentation, les entrevues avec d’anciens nazis, des survivants, des témoins qu’il a fallu trouver au bout du monde. Le combat qu’il a fallu mener, les ruses et les mensonges pour faire aboutir un projet dont l’ampleur et l’ambition semblait inassumable, pour trouver des fonds et convaincre, sans cesse, ceux qui prêchaient le découragement ; la singularité d’un projet cinématographique, l’intelligence de Lanzmann par rapport aux images, ses réflexions intéressantes sur La Liste de Schindler, Nuit et Brouillard ou Les Bienveillantes. Et les déboires qui suivirent la sortie du film, très critiqué dans la Pologne de Jaruzelski, les réactions mitigées, et bien sûr l’enthousiasme. Tout cela pour achever un livre, je le répète, passionnant. – Seul bémol, la dernière page est un peu courte, peut-être aurait-on aimé une méditation finale un peu plus poussée, un peu plus longue, l’ouvrage se clôt un peu brutalement.

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Claude Lanzmann, Le Lièvre de Patagonie, Gallimard, 2009, 25 €, 546 p.

Claude Lanzmann présente son livre sur France2.fr

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L’Amant des morts, Mathieu Riboulet

17 02 2009

lamantdesmortsC’est le titre de ce roman qui m’a interpelé. Je ne connaissais pas l’auteur et n’avais pas du tout entendu parler de ce livre paru fin 2008. Et puis, j’ai tendance à faire confiance aux choix éditoriaux de Verdier – quand même, j’ai déjà chroniqué quatre ouvrages de chez eux ! Les premières lignes m’ont plu, et je n’ai fait qu’une bouchée de ce livre. Enfin le sujet du livre était assez différent de mes goûts traditionnels pour d’abord me rendre curieux, puis très vite me captiver.

Dès les premières lignes du livres, le ton est donné : il s’agit de sexe et de désir, d’un jeune homme dévasté par les brutaux rapports incestueux que lui inflige son père dès son jeune âge, dans le triste et monotone décor forestier de la Creuse des années 70. Ce qui me semble l’une des qualités principales de ce livre, c’est d’abord son écriture : franche, sans complexe ni vains détours, poétique, peut-être un peu léchée parfois, mais jamais à la recherche de quelque effet que ce soit. Sans jamais tomber dans les ornières littéraires propres à ce genre de sujet sensible (complaisance, inutile vulgarité, voyeurisme…), le narrateur parvient à nous émouvoir sans chercher à nous apitoyer. Rien n’est stupidement caché, et rien n’est exacerbé avec malignité :

Le fils, de temps à autre, couchait avec le père. La mère ne voyait rien. Il fallait bien répondre, et ça ne cessait pas. Les élans adultes, brusques du père avaient éveillé au creux du fils un écho aussi obscur qu’ancien d’animalité, un besoin de sueur séchée, de salive et de sperme venu du fond des temps. C’était effrayant, mais souverain. Ils étaient au désert, cernés par la nuit, le vent des solitudes. On s’occupait de pulsions ataviques, on sculptait le revers invisible des jours industrieux et mornes.

p. 11

« On en est là », « On en est tous là » peut-on lire souvent. C’est cela, une manière de décortiquer l’âme humaine, de mettre à plats les mouvements psychologiques, de faire face, dans une lumière non violente mais crue, impitoyable bien que non accusatrice, aux réalités du corps, à ses besoins, ses pulsions, ses bassesses. Quoi ? La longueur de certaines phrases est parfois mal gérée, ai-je pu trouver ; et quelquefois cette tendance à l’austérité m’a parfois un peu lassé – mon exigeance tourne parfois au délire… Mais ce n’est rien comparé au profond sentiment d’honnêteté que m’a donné ce livre. Une vraie parole, une vraie obstination.

L’Amant des morts raconte en cinq chapitres l’histoire de Jérôme Alleyrat, en qui les rapports incestueux avec son père, un bûcheron bestial, ont donné une soif inapaisable de sexe, qui n’eût d’autres repères et d’autres certitudes dans la vie que ses pulsions instinctives. De sa Creuse natale à Toulouse, puis à Paris, on suit la lente construction de son identité homosexuelle, sa vie décousue, vouée à des relations sans lendemain où l’amour et le sexe se trouvent bizarrement équivalent. Puis c’est la découverte du sida, qui terrasse le voisin du dessus, Fabrice, pour qui le jeune homme s’éprend de compassion et qu’il accompagne dans ses derniers moments, révélant en lui le besoin de donner l’amour, et puis enfin, de devenir l’amant des morts. Je passe volontairement rapidement sur cette progressive révélation qui constitue le dénouement du touchant et pénétrant destin du personnage, car il faut lire ce court roman, dont les dernières pages sont particulièrement remarquables, d’une intensité spirituelle tout à fait marquante.

Il y a, bien sûr, du roman d’éducation dans ce livre, à la différence que le personnage ne connaîtra jamais cet état d’innocence qui constitue la page blanche sur laquelle se gravent les épisodes et les leçons des traditionnels romans d’apprentissage. Au contraire, c’est un personnage d’emblée marqué par la mort et la honte qui quitte sa Creuse natale, pour tenter de trouver une issue à ses contradictions. Il lui faudra donner un sens à sa damnation, mettre à profit son incurable différence. La citation de Pascal placée en exergue de ce roman constitue une très belle annonce de ce qui va se passer, qui rappelle la nécessité de passer par la bassesse pour accéder à la grandeur. Et s’il est vrai que parfois la construction du roman paraît un peu démonstrative, il n’en reste pas moins qu’une vérité de parole et une vérité humaine gisent clairement au fond de ce livre.

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Mathieu Riboulet, L’Amant des morts, Verdier, 2008, 96 p., 9,80 €

Voir la page sur le site de l’éditeur.

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L’intraitable beauté du monde, Edouard Glissant & Patrick Chamoiseau

28 01 2009

beauteUn poème en prose ? sans doute ; un essai ? pas seulement. L’intraitable beauté du monde, coécrit par le poète Edouard Glissant et le romancier Patrick Chamoiseau (Prix Goncourt 1992 pour Texaco), est un texte d’une haute densité poétique et politique. Un texte court et incisif, écrit à chaud suite à l’élection de Barack Obama pour lui indiquer certains des grands défis qu’il aura à relever et lui proposer une voie politique nouvelle, humaniste et ambitieuse. Mais c’est aussi un petit livre, sans page de garde, dont le contenu commence dès la première page, comme pour insister sur l’urgence de la situation. Il commence immédiatement, et par des phrases fortes, évoquant le gouffre de l’histoire d’où remonte le râle centenaire des esclaves morts, le roulis de leurs crânes mêlés aux coquillages, le souvenir des traites et des brimades. C’est de là qu’émerge Barack Obama, « le fils du gouffre ».

L’élection d’Obama est un signe, écrivent Glissant et Chamoiseau, allant dans le sens de l’enthousiasme inouï qui s’est emparé de la planète à cette occasion.

De toute manière, l’actuel mouvement est irrattrapable : quelque chose échappé du gouffre ou nourri dans la terre est là en marche. Chacun s’aperçoit que Barack Obama est une illustration fantastique, complète et absolue de ce phénomène de créolisation dont on prend de plus en plus conscience […]

Créolisation qui essaye de penser la diffusion et la transmission de la culture et de l’histoire des Noirs dans le cadre d’un dialogue permanent entre les cultures, les lieux du monde et sous la forme d’un mélange fécond, poétique surtout.

Des imaginaires qui font dérive, et s’entrecroisent par-dessus les océans, au-dessus des frontières, dans le silence ou dans l’émoi des dieux, en plein travers des continents, dans les semailles d’îles, levant une géographie que nul ne dessinerait sans la perdre aussitôt.

L’idée maîtresse, que Glissant développe depuis maintenant quelques années, est celle de la « Relation » : une manière de vivre sa particularité culturelle sans revendication, mais dans une ouverture maximale aux autres, en vue d’entrecroiser les imaginaires et de découvrir le « pur chatoiement des différences ». C’est dans cet perspective que l’Institut du Tout-monde a été créé en 2007. Obama incarne notamment cette pensée, lui qui a refusé de mettre en avant son appartenance ethnique dans son discours de campagne, et qui s’est fait élire grâce à sa volonté de rassemblement.

Mettre en relation. Briser les frontières, dépasser les frilosités identitaires, faire cesser les discours sur l’identité nationale. En cela le livre de Glissant et Chamoiseau est aussi un pamphlet anti-idéologique à peine déguisé qui vise les pratiques et le discours du gouvernement français, contre lesquels ils avaient déjà exprimé leur indignation dans Quand les murs tombent. L’identité nationale hors-la-loi ? Là se tient peut-être l’un des fondements de la pensée politique de ces deux empêcheurs de penser en rond : le refus catégorique d’un dogme, de la supériorité d’un discours ou d’un système, au profit de la féconde mise en danger de soi devant l’étranger, et dans le but, avant tout, de rechercher et de célébrer la beauté. Ce n’est donc pas tant une politique que décrivent les auteurs, qu’une poétique, rêvant que les deux manières de voir se rassemblent, que la poésie guide la politique, que la politique travaille à concrétiser les idéaux de la poésie. Le livre n’en comporte pas moins quelques propositions concrètes : mettre fin à la guerre en Irak et pourquoi pas à celle menée en Afghanistan, mieux répartir les richesses, créer un tribunal apte à juger les crimes économiques… De grandes espérances, bien sûr, mais ce n’est pas l’essentiel du livre, son mérite est ailleurs. Car il faut de bien du courage aujourd’hui pour accorder une telle confiance en la poésie, pour oser lui demander de rappeler les consciences à l’ordre, de leur redonner de grandes ambitions et de leur insuffler la passion de la dignité humaine.

Le reste est entre les mains d’Obama…

*

Edouard Glissant, Patrick Chamoiseau, L’intraitable beauté du monde. Adresse  Barack Obama, Galaade/Institut du Tout-monde, 2009, 64 p., 8 €

Recension effectuée pour www.nonfiction.fr

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Cercle, Yannick Haenel

28 01 2009

cercle_haenelJ’ai longtemps hésité avant d’écrire un message sur Cercle, n’étant pas assez convaincu, pas assez fasciné. C’est un livre ambitieux, intelligent, épais de littérature et d’art ; mais qui n’échappe pas à une certaine lourdeur qui le rend souvent pénible, et qui, à mon humble sens, n’assume pas toutes ses promesses.

L’élément déclencheur est appétissant : 17 avril 2005, 8h07, une phrase se fait entendre au narrateur, elle s’impose à lui : « C’est maintenant qu’il faut reprendre vie ». Alors il décide de ne plus aller au travail, de briser ses liens sociaux et d’entamer une vie errante, à l’écoute de toutes les sollicitations poétiques du monde. Il découvre « l’existence absolue », ou ce qu’il nomme encore « l’événement », par quoi la continuité illusoire de la société est brisée, mise en danger. Des phrases l’assaillent par milliers, qu’il consigne frénétiquement, et poursuit son aventure marginale dans Paris, puis à Berlin, Prague, Varsovie, multipliant les rencontres étranges avec des femmes puis les fantômes de l’histoire…

J’ai dit qu’un événement remuait de fond en comble le fait d’exister. Cet événement n’avait pas de nom. Il n’était pas homologable. Moi, je l’appelais l’événement. Les humains ne le percevaient pas, parce qu’il est impossible à percevoir. L’événement avait pour nervure le destruction – la destruction pure et simple. Ou plutôt, il avait pour nervure la jouissance et la destruction. Les deux à la fois.

p. 385

Jouissance et destruction, programme évidemment alléchant, et qui donne lieu à beaucoup de belles scènes. Cependant, et ce sera le premier grief que je retiens, après sa renaissance, le personnage s’inscrit en faux avec les conventions de la vie sociale, les horaires de bureau, le renoncement de chacun à capacités de création, le consumérisme : « ils vivent morts » écrit-il. Cela nécessitait-il autant de pages, et un mépris si peu élégant. Haenel tombe dans la dénonciation facile et surtout déjà vue, déjà entendue, qu’il drape d’une écriture enflammée et poétique croyant que l’on n’y verra goutte ; un style peu identifiable entre l’humour pas drôle et le cynisme célinien. Nenni, le livre pouvait être allégé d’une bonne cinquantaine de pages.

Je saute donc au second reproche que je fais à ce livre : l’écriture. Sujet sensible en effet puisque, il n’y a pas à en douter, Yannick Haenel a fait un véritable travail d’écrivain, et ce travail, par ses dimensions, son amplitude et ses ambitions, est remarquable. L’écriture est toujours inventive, souvent furieuse, les couleurs et les sons se répondent et de nombreuses pages m’ont enthousiasmé par leur densité poétique et leurs visions. Parmi bien de beaux passages :

Si tu captes la sonorité de l’eau, me disais-je, si tu reçois le son du fleuve, alors tu entendras ce que tu cherches. Tu n’écriras plus du point de vue des hommes, mais du point de vue de l’eau. Ton écriture sera celle des arbres et du fleuve. Tu auras des pensées d’arbre et de fleuve, ton corps ne sera plus qu’écume et feuillage.

p. 112

Mais peut-être eût-on mieux apprécié cette écriture si elle avait été mieux tenue, car on tombe aussi souvent dans des passages plus creux, ou répétitifs. Ce qui nous surprend et nous séduit au départ nous ennuie cent pages plus loin, et le livre en fait cinq cents. La relation de ses extases ou de ses hallucinations morbides à Berlin ou en Pologne arrive trop tard, et j’étais déjà trop rompu à son style, ses effets, ses trucs. Les moments de véritable intensité sont malheureusement effacés par le vœu que le livre soit de bout en  bout intense ; mais le risque est justement de ne plus sentir d’intensité du tout. Je dirai que l’écriture du livre a le défaut de ses qualités ; mais aussi l’orgueil du personnage a peut-être troublé le jugement de l’écrivain.

Enfin, troisième reproche, lui aussi le pendant d’un éloge : le peu de discrétion avec laquelle la culture s’immisce dans le roman. Yannick Haenel est à l’évidence un esprit fin, dont la sensibilité artistique et littéraire est incontestable et originale ; les lignes consacrées à Giacommetti, Bacon ou Melville… sont tout à fait magnifiques et l’on en voudrait plus. Mais un peu plus de discrétion et de légèreté n’eût pas fait de mal. Les spectres d’Ulysse, d’Orphée ou encore de Pascal accommagnent le personnage de façon un peu démonstrative. Ou alors, qu’il écrive des livres sur l’art et je serai le premier à les lire, mais là, c’est trop.

J’accorde une mention spéciale aux pages consacrées à la lecture de Moby Dick, ou plutôt devrais-je dire aux pages consacrées à ses ébats sexuels avec la jeune étudiante en anglais (ou anglophone, je ne sais plus) auxquels se mêle la lecture du roman de Melville. L’érotique des phrases et l’imaginaire du roman venant se mêler à celui des corps déchaînés dans une scène hallucinatoire :

Clarine, dans la pénombre, je l’ai à peine vue se déshabiller. Déjà elle était sous les draps, déjà en riant, elle me mordait la bite. Elle a lancé sa culotte sur la tête de Shakespeare. Ça tournait bien dans la nuit : le corail et les archipels, l’air couleur de rose tandis qu’ondule dans l’ombre la croupe de Clarine prise de harpons. Avec les flots vibrés, la rosée marine aux lèvres et le corail mauve irisé : velours de spasme gris-jaune ses doigts sur ma queue qui branlent elle tend son cul je te dirai la phrase elle dit quand tu m’aurais prise dans le cul je te la dirai […]

p. 91

Les étreintes avec Clarine s’enroulaient à la lecture de Moby Dick. Il n’y avait presque plus de différence entre les étreintes et la lecture ; et on passait sans transition de l’une à l’autre, comme si leur matière était la même. Je me disais, il y a un point où étreintes et pensées se joignent – où elles parlent le même langage.

p. 92-93

Peut-être n’est-ce pas d’une réussite absolue, mais je crois que des passages comme celui-ci méritaient d’être écrits, qui trouvent dans quelques mots l’occasion d’une libération érotique inouïe, redonnant à la langue son pouvoir de jouissance.

Partagé, donc. Le projet était ambitieux, le travail est évident, mais… trop…  trop long, déjà… Haenel veut trop en faire, trop montrer, trop bousculer, trop faire sentir, faire voir. Plus de retenue et de maîtrise, plus de construction et de second degré auraient sans doute fait de ce livre un chef d’œuvre. Je mesure ce qu’il peut y avoir d’orgueilleux dans les mots que j’écris, mais j’aimerais qu’ils soient compris comme la trace de ma déception, devant un livre par moments très fort et très puissant.

*

Yannick Haenel, Cercle, Gallimard, L’infini, 2007, 510 p., 21€

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