Par Fabrice Sanchez
Dans un entretien donné à Mediapart, Frédéric Werst dit « avoir beaucoup d’admiration » pour Perec et se reconnaître dans le credo oulipien : la liberté dans la contrainte. Voilà son propre projet résumé. Dans Ward Ier – IIe siècles Frédéric Werst présente une anthologie des savoirs d’un peuple imaginaire : les Wards. Mythes et récits fondateurs, textes sacrés, théologie, récits de voyage, littérature, poésie, drame, contes, satires, philosophie, géographie, histoire, médecine, droit, grammaire : rien de ce qui constitue une civilisation n’a été oublié. L’exercice serait seulement impressionnant si Frédéric Ward n’inventait aussi une langue, le wardwesân, un lexique, un abrégé grammatical (qui n’oublie ni le démonstratif universel « ak » ni la cause rendue par « kemon ») et ne proposait une version bilingue de tous les textes. Frédéric Werst assure, dans l’entretien, que la version en wardwesân précède la version française, qui n’est qu’une traduction. Tout cela force l’admiration. Pourtant, comme chez Perec, qu’on ne peut qu’admirer pour sa Disparition, le lecteur se demande souvent si ce qu’il lit ne se réduit pas à un tour de force.
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Nous sommes sans cesse étonnés devant la patience et la minutie du projet et la masse de travail qu’il a dû demander. Le découpage du décasyllabe est toujours conforme à ce que la prosodie ward du siècle réclame. Les vers allitératifs sont réguliers. Les traductions (nous n’avons vérifié que quelques phrases) ne semblent pas des impostures.
Mais, plus que la méticulosité des efforts, ce sont les textes qui nous enthousiasment. Ainsi, les chants de Zaragawad Agman :
Je chante la douleur
On tord les veines, on écrase les gencives
On compte les coups, on écorche la nuque
On arrache les ongles, on dresse des potences
On menace l’enfant, on corrompt la pureté
On triture les muscles, on ordonne des castrations
On pulvérise des sourires, on s’enivre de sang
On emprisonne les cœurs, on se rit des cadavres
On brise les os, on enténèbre les voix
On calomnie la bouche, on insulte l’estomac
On transperce le souffle, on assaille les joues
On incendie les cheveux, on tue les cerveaux
Les textes sacrés des Wards ont la simplicité et la puissance des Psaumes et de nos cantiques. Les prêtres égrènent, dans les temples, les soixante-dix noms de Parathôn : il est « Prière de l’enfant pauvre et blessé » ; « Joie dans un moment de peine » ; « Âme blonde comme une bouche rieuse » ; « Agneau épargné pour sa grâce », etc.
Les chroniques naïves de La Guerre de Wagamarkan valent bien Tacite. Nous nous enthousiasmons pour L’Histoire d’Arkador et La Rose de Weris d’Abis, qui commence ainsi : « Un rosier magique aurait autrefois poussé dans un endroit inconnu du monde. Cette plante ne produisait qu’une seule rose à la fois, qui durant dix années fleurissait et brillait avec l’éclat du sang frais. Quand les dix années s’étaient écoulées, la fleur magique se détachait de sa tige pour tomber sur le sol et elle y demeurait deux jours entiers sans se faner ni rien perdre de son éclat. »
Mais créer une langue et une littérature est finalement peu de chose comparé à ce qu’invente Frédéric Werst : de nouveaux codes mentaux, presque de nouveaux paradigmes. Dans l’« Inventaire étymologique » d’Atwashon nous lisons qu’en wardwesân « firmament » et « appliquer » ont la même racine : ce qui nous semble merveilleux mais confus est, pour les Wards, le comble de la maîtrise divine. « Monter », « temple » et « ciel » ont la même racine : c’est sur les toits des temples que l’on contemple les dieux. « Merveille » et « proximité » ont la même origine ; « mélancolie » et « cumin » (ses grains gris) ; « île » et « pitié » ; « jumeau », « nombre pair » et « tolérance » ; « horizon » et « espion » ; « orage » et « cloche » ; « tour » et « sagesse » ; « éthique » et « chagrin » ; enfin, « amour », « clan », « travail », « richesses », « viol », « morsure » et « caresse ». Voilà un programme de rêverie étymologique.
Nous sommes sanguinaires, colériques, mélancoliques ou flegmatiques. Les Wards sont cordiaux ou pulmonaires.
Nos éléments sont l’air, le feu, l’eau et la terre. Ceux des Wards sont le ciel, la chair, l’eau, la pierre, la lumière. Azhabke les unit : « un mélange de ciel et de lumière produit le soleil ; de même, le ciel mêlé à de la chair donne l’azur ; de même, un mélange de ciel et d’eau fait la vapeur ; de même le produit du ciel et de la pierre est la poussière. L’association de la lumière et de la chair forme le végétal ; de même, de la lumière avec l’eau, on obtient l’esprit, de même, lumière et pierre ensemble font le métal. Par ailleurs en mêlant la chair et l’eau on obtient la mer ; de même, de la chair avec la pierre on obtient la terre. Enfin, le mélange de l’eau et de la pierre a pour résultat les gemmes. »
Les Wards disposent pareillement de récits étiologiques. A l’origine des temps, les dieux n’utilisaient pas le langage et communiquaient par la pensée. Mais le dieu Zaraen reçut un geai qui ne pouvait lire les pensées. Zarzen dut inventer un langage et pousser des cris semblables aux oiseaux. Les dieux, jaloux, apprirent à parler.
Loin de reprendre ou de wardiser les mythes qui fondent notre civilisation, Frédéric Werst entreprend d’en créer de nouveaux : ainsi la rose de Weiris, le plateau du Vide, la toison d’Arkhan, la légende du Dieu-Saumon, les rivières de résine, les prophéties des fleuves noirs, le Poisson-Bienveillance, l’île Waga, la République des spectres.
Il n’est pas sûr que l’imagination seule ait produit cela. Le lecteur retrouve parfois des bribes de culture empruntées et coulées dans la littérature Ward. Il n’est jamais certain de lire pour la première fois ces textes. Ces mythes-là viennent peut-être d’Asie Centrale ou d’Arabie. Pour créer un monde nouveau tout lui servit. Ici un pastiche des voyageurs arabes, là des Parties des Animaux d’Aristote (Akhad Abengamael, Rabwan), des Epîtres de Paul (Samazon), d’Hippocrate (Qarahin) de Grévisse ou des partisans plus anciens du « bon usage » (Wenaph Byrma). Nous nous abandonnons au plaisir de la réminiscence : Zaragawad est mon Agrippa d’Aubigné, la liturgie de Parathôn me fait penser aux quelques bons vers de Théophile de Viau, un journaliste a lu Mallarmé dans Then Baz Arwexan. Les Légendes des rivières Noires, qui ceignent les enfers, La Rivière de Sang où sont jetés les criminels, La Rivière de Cendres qui noie les orgueilleux, la Rivière Noire où périssent les impies viennent de Dante comme de la mythologie grecque.
Dans notre souci de démêler l’autre du même, il n’y a rien d’accusateur : Frédéric Werst crée plus qu’une langue et qu’un corpus de textes : une civilisation. C’est le propre des grands auteurs d’emprunter aux grands auteurs qui les ont précédés, qu’ils ne connaissent peut-être pas, et à ceux qui leur succèderont. C’est aussi le propre des grandes civilisations.
S’ajoute à cela un humour constant. Frédéric Werst avoue dès la première page que l’anthologie est imaginaire. Il l’oublie ensuite. Rien n’est plus comique que les scrupules de chercheur, les « peut-être » et les « sans doute » qui émaillent le texte. Le compilateur va jusqu’à se mettre en scène dans un poème :
Afin d’y moissonner tu envoies dans la vallée
Tes merles qui sont de savants philologues
Ils gardent en mémoire l’agriculture de la langue
Des parcelles d’étymologies tu obtiens ainsi
Pour les semer de tes intuitions esthétiques
Sans toi on ne saurait rien de la langue des Wards
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L’humour, l’érudition, la patience, l’imagination ne suffisent cependant pas toujours à retenir notre attention. L’anthologie Ward nous fait trop souvent penser aux traductions du début du XXe siècle, à la prose néo-classique, au monde sans vie des œuvres de spécialistes, méticuleuses, honnêtes, et fastidieuses. Dans l’Hymne à Parathôn nous lisons :
Il mûrit l’amande, il gorge d’eau le melon,
Il dessine les baies, donne au café sa teinte,
Il fait pousser l’asperge et la figue nombreuse
Il cultive les plantes dans les lieux en friche
Parmi les chardons, il impose le romarin.
C’est Ovide en 1910. C’est André Gide ou l’École des Chartes.
Trop souvent nous croyons nous trouver devant un manuel destiné aux étudiants de deuxième cycle, fort utile sans doute, que même les étudiants n’ont pas le courage de terminer. Le projet est trop rigoureusement mené, trop exactement. Le monde même est trop cohérent. Les traités de médecine de Rabwân ou de Qarahin nous ennuient comme Hippocrate nous ennuie, que nous avons ouvert un jour et fermé aussitôt. La géographie de Qardazôn, l’école philosophique de Saphagabal nous ennuient comme un traité médiéval ou un fragment présocratique. De tout cela, il nous est difficile de dire autre chose que « quel travail ! ».
Nous pensons constamment aux pages prodigieuses que pourraient susciter la Tour blanche, les noblesses de Turquoise, les reines sic aires, les rivières sombres, de cendre ou de résine, les spectres organisés en société, les saumons divins. Nous pensons aux trônes, aux anti-trônes, aux paysages, à tous les genres littéraires que desservent la précision, la cohérence, la patience. Nous désirons qu’à l’érudit, au professeur, au spécialiste, à l’ethnologue, au philologue, au géographe, au grammairien succède l’écrivain. Les conditions sont remplies pour qu’une littérature ward apparaisse. Nous l’attendons. Nous attendons le poète légendaire Kemband.
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Frédéric Werst, Ward, Ier et IIeme siècles, Seuil, 410p., 22 €

N’est-ce pas une belle allégorie de l’art de Michon, toujours sur le fil entre la magie et le mauvais tour. C’est une écriture du prestige, de l’évocation plus que de la signification. Michon en cela est à l’opposé de Marguerite Yourcenar, pour qui prime avant tout la clarté ; il préfère de longues phrases le long desquelles glisse le sujet, se déplace le centre de gravité. L’Empereur d’Occident est un exercice de virtuosité littéraire, il faut en relire plusieurs fois les phrases si l’on veut suivre le fil de la parole ; sans doute faut-il plutôt se laisser porter par la magie de l’évocation, par le flamboiement de la parole, le glissement d’une vision à l’autre. De Rimbaud le fils, je notai le tournant wagnérien de l’écriture, que confirme Les Onze : composition, répétition et enchevêtrement de motifs. J’écrivis des Onze que la voix du narrateur était celle d’un érudit bavard, oui, c’est un affabulateur grandiloquent : c’est la preuve d’une prise de conscience de soi d’accuser soi-même ses débordements, et je loue cette démarche.
Un livre de Pierre Michon sur A sauts & à gambades ! Tout arrive. Ceux qui me connaissent bien m’ont souvent entendu pester contre l’auteur de Vies minuscules ; le narcissisme de l’écriture, son raffinement ostentatoire m’avaient exaspéré, et fait rejeter en bloc l’œuvre de Michon. Mais on dit que seuls les imbéciles ne changent pas d’avis, et l’on verra dans le cas présent que je le suis quand même moitié. Cela dit, voilà quelques mots à propos de ce livre étonnant, trompeur et fantomatique. Quelques mots qui se perdront dans le grand brouhaha médiatique qui entoure toujours la sortie d’un livre de Michon, quand c’est à qui se prosternera le plus théâtralement devant l’évidence sidérante, renouvelée et approfondie du grantécrivain.
La critique s’est empressée de saluer l’ouvrage, que distinguent tant de qualités ; je me contenterai de quelques remarques désordonnées sur un livre passionnant que je dévore durant les rares moments de libre que me laisse mon boulot d’été. C’est donc arrivé non à la fin mais à un peu plus de la moitié de l’ouvrage que je décide de vous faire part de mon enthousiasme.
C’est le titre de ce roman qui m’a interpelé. Je ne connaissais pas l’auteur et n’avais pas du tout entendu parler de ce livre paru fin 2008. Et puis, j’ai tendance à faire confiance aux choix éditoriaux de Verdier – quand même, j’ai déjà chroniqué quatre ouvrages de chez eux ! Les premières lignes m’ont plu, et je n’ai fait qu’une bouchée de ce livre. Enfin le sujet du livre était assez différent de mes goûts traditionnels pour d’abord me rendre curieux, puis très vite me captiver.
Un poème en prose ? sans doute ; un essai ? pas seulement. L’intraitable beauté du monde, coécrit par le poète Edouard Glissant et le romancier Patrick Chamoiseau (Prix Goncourt 1992 pour Texaco), est un texte d’une haute densité poétique et politique. Un texte court et incisif, écrit à chaud suite à l’élection de Barack Obama pour lui indiquer certains des grands défis qu’il aura à relever et lui proposer une voie politique nouvelle, humaniste et ambitieuse. Mais c’est aussi un petit livre, sans page de garde, dont le contenu commence dès la première page, comme pour insister sur l’urgence de la situation. Il commence immédiatement, et par des phrases fortes, évoquant le gouffre de l’histoire d’où remonte le râle centenaire des esclaves morts, le roulis de leurs crânes mêlés aux coquillages, le souvenir des traites et des brimades. C’est de là qu’émerge Barack Obama, "le fils du gouffre".
J’ai longtemps hésité avant d’écrire un message sur Cercle, n’étant pas assez convaincu, pas assez fasciné. C’est un livre ambitieux, intelligent, épais de littérature et d’art ; mais qui n’échappe pas à une certaine lourdeur qui le rend souvent pénible, et qui, à mon humble sens, n’assume pas toutes ses promesses.
C’était le secret éditorial le mieux gardé de la rentrée littéraire. Des rumeurs couraient : y aura-t-il un nouveau Houellebecq en cette rentrée 2008 ? Et non, ce sera un livre de courriers électroniques entre les deux têtes à claques du paysage littéraires français : Michel Houellebecq et Bernard-Henri Lévy. La désinvolture nonchalante et les revendications de médiocrité du premier font grincer les dents depuis plus de dix ans ; l’autre, le dandy mondain, agace par sa grandiloquence et son lyrisme démodé. Et depuis presque un mois, le romancier nihiliste dépressionnsite et l’humaniste-idéaliste se montrent un peu partout, au Grand Journal, chez Picouly, Demorand, j’en passe, formant un improbable tandem.
Henry Bauchau est de ces écrivains dont on comprend très vite qu’ils resteront, que la postérité leur ouvre déjà les bras. J’ai lu Le Boulevard périphérique juste après avoir lu son Antigone, qui date de 1997, et la même impression m’a saisi : ces livres sont nécessaires, ils répondent à une exigence humaine, il fallait qu’ils soient écrits, aujourd’hui. Rien de trop : écriture riche mais mesurée, expression claire de sentiments profonds, aucune concession à l’effet, aucune posture, ni de la part de l’auteur ni de celle des personnages, tout est admirablement juste.


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