Notes sur la littéralité

12 09 2010

On oublie souvent, lorsqu’on lit de la poésie, et à plus forte raison quand on tente d’en écrire, d’être littéral. On manque le sens quand on ne se contente pas de ce qui affleure : lire ou écrire comme on fait glisser sa main à la surface de l’eau, où sont pétales, écailles et vestiges remontés du fond, reflets, une composition séduisante ici et maintenant, et la promesse obscure mais certaine d’une profondeur. Qu’écrire et lire soient recueillir. Je pense aussi à Mallarmé et son commentaire de l’espace vierge qui précède un poème dans un livre : le vestibule où l’on se décharge de nos conceptions habituelles. Par ailleurs, Mallarmé, que l’on considère comme un poète obscur, hermétique, s’ouvre au lecteur si ce dernier fait l’effort de n’être, d’abord, que littéral. – Un angliciste m’avait rappelé plusieurs fois cette impératif de littéralité qui guide l’écriture de Wordsworth, et qu’il fallait que j’aie en tête en le traduisant : attention à ne pas occulter l’innocence du dire poétique du poète, son ancrage aimant dans la réalité, sachons être humble comme lui.

Pour être littéral, il faut que les mots soient pleins, quand ils sortent de notre bouche, plume, ou se présentent à nos yeux, de l’expérience qu’on a eue de la réalité qu’ils désignent. Quelle expérience est-ce aujourd’hui, de relire « Red Hanrahan’s Song About Ireland », où il est question des nuages que le vent a amoncelé au-dessus du Knockarea, après avoir gravi cette montagne, depuis son sommet presque caressé du front les troupeaux de nuages que le vent fait filer, dominé la baie étincelante de Sligo que Ben Bulben borne en face, au Nord – lui dont l’arête brutale paraît moins menaçante quand on la voit depuis les hauteurs ; quand il est comme ce soir coiffé de brume, que les brumes verdissent elles-mêmes de façon imperceptible, irréelle : on dirait le front pensif d’un maître. – Si l’on veut comprendre à fond Wordsworth, il faut avoir dans sa vie gravi des montagnes, s’être exercé, avoir connu la jouissance de l’exaltation physique et l’épuisement dans un rapport intime avec les pentes ; il faut avoir laissé les roseaux et les herbes hautes fouetter ses jambes nues, et être monté jusqu’à la cime où le vent déchire les tympans ; quand on part sur les traces de Yeats, c’est plus un décor que l’on vient chercher, des silhouettes au loin, l’effet de tout un pays sur une âme, un air.

Ben Bulben, depuis le Knockarea

La littéralité, peut-être n’est-ce rien d’autre que chercher à rester au plus près de l’expérience, à ne rien interposer entre elle et soi : moins un principe d’écriture qu’un souci personnel. Je veux fournir une eau claire au lecteur. S’il y a une construction dans la littérature, dans un poème, ce ne peut être que dans un second temps, après avoir cédé à l’immédiateté. La forme fixe, par exemple, sert de réceptacle et de digue, elle contient. Wordsworth écrit que la poésie est « a spontaneous overflow of powerful feelings », la formule est célèbre, mais il ne faut pas oublier ce qui la suit immédiatement : il faut avoir aussi médité longuement et profondément. Telle est, du moins pour moi et aujourd’hui, la tâche la plus difficile de la poésie : retrouver l’origine désordonnée des pensées, des sentiments, « la source unique des pierrailles et des cris » (YB). Il est si facile de laisser quelque chose s’interposer entre soi et soi-même, plus simple d’écrire une belle phrase, de composer un bel effet, que d’aller chercher un sentiment dans sa profondeur, sa complexité, son ambiguïté, presque à l’état sauvage. Peut-être est-ce l’une des lignes de partage fondamentales entre les écrivains intéressants, les vrais, les bons, comment les nommer… et les autres. Il faut qu’un poème ou un livre, même mineur, soit nécessaire.





Le souci de la vérité

5 06 2010

On entend souvent ce jugement de la part des critiques, mettons de cinéma : bien que reconnaissant la démarche artistique du réalisateur, admirant, même, l’audace de ses choix, il n’était pas entré dans son univers, que son univers ne lui parlait pas. Un jugement préconçu, qu’on sort de son chapeau pour s’en tirer quand on ne sait pas quoi dire, quand on n’ose pas dire qu’on s’est ennuyé, qu’on ne trouve pas sur le moment les outils pour expliquer ce qui a déplu ou qu’on ne se sent pas la force de procéder à une critique en règle ; aussi une belle pirouette démocratique – à laquelle sans doute et plus d’une fois j’ai dû avoir recours. Puisqu’est fou celui qui discute les goûts et les couleurs, on peut se réfugier derrière leur proverbiale diversité, d’ailleurs on la célèbre tacitement au passage : n’est-elle pas, à tant égards, enrichissante ? Quand je l’entends ainsi reconnue, célébrée même, la diversité des goûts m’inquiète, le journalisme culturel est un rejeton pourrissant de l’esprit démocratique. Tout d’abord, et j’ai bien le droit d’être vaguement poujadiste une fois dans ma vie : la diversité des goûts est un alibi bien pratique pour ne pas faire son travail quand on est critique professionnel (= rémunéré) et que l’on officie, par exemple, sur une radio de service public ! Ah, dans quel monde on vit, ma bonne Madame Michu, je vous le demande.

Mais surtout, la diversité des goûts et des couleurs, en matière de jugement artistique, n’a au fond pas sa place, car elle nous détourne de la recherche de la vérité. Renvoyer une œuvre d’art à sa manière, au drapé du style, à son faste ou ses coquetteries, à ce qui séduit ou divertit, c’est rester en marge de la création, esquiver l’essentiel de la démarche, négliger ce qui en elle se porte au delà de l’univers formel, cette part de l’art, sans doute la plus importante, qui sort de lui-même pour retourner vers la vie, le monde ou soi-même, afin de leur donner forme, de les proposer aux autres, tant soit peu, comme compris. La vie de l’artiste est une contradiction : un exil dans le monde séduisant des formes, où il règne comme un enfant sur une île, donnant à chaque chose la forme qui la rend conforme à ses désirs (« Le cinéma, dit André Bazin… ») ; et, comme toujours en situation d’exil, une nostalgie, la volonté de retourner dans le monde, de dessoûler après l’ivresse morbide de la satisfaction infinie des désirs, de crever le voile interposé entre soi et le monde. Si la vie de l’artiste est une contradiction, son travail peut être exprimée par ce qu’il faut entendre comme un oxymore : donner du monde et des êtres une vision partageable. C’est pourquoi le souci de la vérité, et tout ce qu’elle engage de moral, de sérieux, hante tôt ou tard l’artiste – fût-il rieur et léger.

En effet, je veux croire qu’il y a une dimension exemplaire dans l’art : il n’est d’art sérieux qui ne se propose à la sensibilité d’autrui, et pour cela il faut séduire, c’est un moyen de rendre partageable par la fascination commune pour la forme ; mais s’il s’en contente, l’artiste ne fait qu’encourager un repli de chacun sur sa personne, que confirmer chacun dans l’amour de soi, lui-même s’y consacrant, et c’est la mort de l’esprit de la vérité. Je nomme vérité ce qui est commun aux hommes, à quoi on est réduit à donner une forme inventée (puisqu’à mon sens elle ne peut nous être révélée) dans les conventions du langage, de l’art ou de la science, et leurs catégories : le beau, le bien, l’ordonné, l’harmonieux, l’immédiat, le mortel, le divin, l’infini, & leurs contraires. C’est pourquoi, pour peu qu’une œuvre fasse preuve d’un souci de vérité, le critique qui prend sa tâche au sérieux doit chercher à dépasser les contingences de sa sensibilité et considérer les choix formels comme subordonnés à cette quête plus haute.





« Il n’y a ni maître ni école en poésie », Vigny

27 01 2010

En relisant Chatterton, je me réjouis de tomber sur ce beau passage où Vigny, dans la préface, expédie sommairement le principe même des arts poétiques, lui substituant l’évidence de l’inspiration :

Voilà le sentiment et le vœu qui m’a l’ait écrire ce drame ; je ne descendrai pas de cette question à celle de la forme d’art que j’ai créée. La vanité la plus vaine est peut-être celle des théories littéraires. Je ne cesse de m’étonner qu’il y ait eu des hommes qui aient pu croire de bonne foi , durant un jour entier, à la durée des règles qu’ils écrivaient. Une idée vient au monde tout armée, comme Minerve ; elle revêt, en naissant, la seule armure qui lui convienne, et qui doive dans l’avenir être sa forme durable : l’une, aujourd’hui, aura un vêtement composé de mille pièces ; l’autre, demain, un vêtement simple. Si elle paraît belle à tous, on se hâte de calquer sa forme, et de prendre sa mesure ; les rhéteurs notent ses dimensions, pour qu’a l’avenir on en taille de semblables. Soin puéril ! — Il n’y a ni maître ni école en poésie ; le seul maître, c’est celui qui daigne faire descendre dans l’homme l’émotion féconde, et faire sortir les idées de nos fronts, qui en sont brisés quelquefois.

Le fond et la forme, pour reprendre la fameuse distinction, naissent conjointement, s’informent l’un l’autre, ne sont que les deux faces d’une même pièce. Un credo indubitable, de belles lignes, sans aucun doute, qui je l’espère m’inspireront !








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