Le pommier de Mondrian

27 01 2011

On a toujours mieux à faire qu’écrire. Il y a toujours plus sérieux (étudier, lire) ou distrayant (la console de jeux, lire, aller se promener). C’est une question de courage.

 

Piet Mondrian, Pommier en fleurs, 1912

Je suis allé il y a quelques semaines à l’exposition Mondrian, à Beaubourg, et comme on n’apprécie jamais mieux les œuvres que du coin de l’œil, à la dérobade, en tout cas c’est ainsi qu’elles peuvent mieux nous saisir, nous frapper, je discutais allègrement avec la personne qui m’accompagnait. Oui, on peut, on doit même glaner dans un musée, laisser trainer le regard distraitement, comme à l’aveugle sa main sur une pierre, ou plutôt comme le psychanalyste écoute sans écouter la confession de quelqu’un, on peut pratiquer un regard flottant, jusqu’à ce que… Et devant un arbre de Mondrian, peut-être bien un pommier, lequel me plut beaucoup, j’en vins à dire que l’art était une question de courage. Et c’était ce courage qui me plaisait, au-delà de l’image, dans le pommier de Mondrian, car il figurait pour moi l’assomption d’une idée par l’artiste. Mondrian, voilà ce que je veux croire, n’a pas cherché à appliquer au principe de la mimèsis traditionnelle une idée géométrique, abstrayante, mais l’idée de l’arbre ne pouvait que grandir en lui à travers le filtre de sa sensibilité, lequel le poussait vers les figures géométriques (on me pardonnera l’emploi de ce terme fourre-tout). J’en conclus que c’est la vérité de l’arbre qu’il recherchait, l’évocation de sa présence, j’en veux pour preuve les autres pommiers, dont la structure géométrique est moins régulière, où le fouillis des branches est encore plus étouffant, plus présent. En somme, le pommier représente un moment de courage, de jusquauboutisme ; j’imagine que Mondrian a eu l’intuition de ce pommier, s’est dit intérieurement « Et si je peignais cela ? », après quoi il a fallu oser le faire. Il a fallu braver l’idée que c’est peut-être ridicule, enfantin comme dit le philistin, qui ne peint rien mais dont l’enfant fait la même chose ; enfin bien heureusement l’avis du philistin n’arrête pas l’artiste, seulement le vent contraire de sa propre pensée, la résistance intérieure qui vient d’on ne sait où, ou bien que moi seul je postule parce que j’en ressens une.

Est-il des œuvres qui sont de véritables accomplissements ? C’est possible. Qu’on m’autorise à postuler que les œuvres sont toujours des étapes, et rien mieux qu’une rétrospective ne nous montre le complexe de détours, le chemin de stations que fut une Œuvre et qu’il n’est d’œuvre qui n’appelle une bifurcation et une autre œuvre pour prendre le relais de la pensée. Le pommier qui me plut, pour Mondrian, fut une étape, rétrospectivement l’arbre fut un prétexte pour chercher autre chose. Il importe que Mondrian est passé d’un stade à l’autre, il s’est accroché à l’intuition et a brûlé des heures pour faire advenir la vision. Voilà le plus dur, quand on prétend être artiste, auteur, poète : consacrer du temps, s’obstiner, creuser. Non qu’on ait en réalité mieux à faire, mais c’est qu’il est terriblement difficile de suivre l’intuition, parfois même effrayant d’en percevoir l’appel, le feu intermittent au loin. Il n’est pas insignifiant que ce billet soit écrit en pleine nuit. Qu’il soit d’ailleurs précisément une heure du matin : l’heure de la confession tardive de Baudelaire. « et vous, Seigneur mon Dieu! accordez-moi la grâce de produire quelques beaux vers qui me prouvent à moi-même que je ne suis pas le dernier des hommes, que je ne suis pas inférieur à ceux que je méprise ! » – De ce poème, je ne crois pas au « délassement dans un bain de ténèbres », au réquisitoire contre le monde, trop attendu, trop classique en fait. Je crois en revanche qu’il n’y a qu’à cette heure-là que de telles prières peuvent être lancées, et que c’est pour cela que Baudelaire n’a pas choisi, dans le titre, de placer le poème sous le signe de son humeur ou de la spiritualité, mais en rappelant l’indice temporel « A une heure du matin » : quand les distractions du jour sont absentes, que les motivations de la recherche artistique apparaissent clairement, qu’on ne peut plus être que lâche ou courageux, que le courage est le seul recours pour qu’éventuellement un peu de valeur se détache sur fond de lâcheté.





En marge de Miette de Pierre Bergounioux (Ecrire, 7)

13 04 2010

Lu Miette, un livre de 1995, que l’on peut, doit mettre en rapport avec la conférence de l’auteur dont j’ai parlé ici La puissance du souvenir dans l’écriture, prononcée en 2000. Miette est en quelque sorte le versant littéraire, l’illustration artistique de ce qui fut mis plus tard sous forme de réflexion. L’auteur fait revivre dans une prose dense, rythmée, la vie d’une aïeule, Marie, dite Miette, et de ses enfants, leur soumission et celle des hommes aux à l’ordre des choses, l’ordre social, « les choses » écrit Bergounioux. « Les choses », ce dont le plateau du Limousin est le dépositaire, l’inspirateur, le dictateur même, l’esprit du lieu – ce qui est peut-être le fond de la pensée de Bergounioux, je n’ai lu que trois de ses ouvrages mais cette question de l’esprit du lieu, de sa puissance déterminante sur les individus : Les Forges de Syam, Miette et le dernier en date Une Chambre en Hollande. En effet, et cette idée dans le fond assez évidente à la lecture des livres me fut comme dite, illustrée en rêve : le travail d’écrivain de Bergounioux, pour ce que j’en ai lu, consiste à peindre des hommes et leur lieu de vie, on pourrait dire l’influence des lieux sur les hommes, mais c’est plus qu’une question d’influence, c’est un rapport d’actualisation de l’esprit du lieu (métaphore, ou périphrase, enfin c’est là qu’il faut creuser) par les hommes, ceux-ci étant assujettis par le la nature comprise dans sa complexité, sa vie, assujettis par elle afin qu’ils en révèlent et la transforment. Le travail de Bergounioux, si je tente déplier un peu ses livres, revient à la fois à écrire le poème d’un lieu, à Syam la conjonction de forces contraires, en Limousin la puissance dévorante, silencieuse, immémoriale de la nature ou la particularité du climat hollandais ; et à montrer comment cela s’actualise dans l’œuvre de l’homme, l’ouvrage humain, au sens large, œuvres intellectuelles pour Descartes, forgerie, ou travail au champ. Les hommes, que Bergounioux dépeint œuvrant, travaillant, sont en quelque sorte transcendés par un lieu, mais encore on se laisse avoir par des termes galvaudés, faciles, convenus la pensée trop faible se cache derrière eux : il n’est pas question de transcendance, ce serait rabattre un concept philosophique sur ce que l’écrivain s’efforce de décrire. Il faudrait commenter en détail l’écriture pour expliquer à chaque fois la nature complexe du rapport qui se tisse entre les hommes et le lieu.

Première leçon, le critique a vite fait d’esquiver la réalité du texte, il faut beaucoup de patience et de choix dans les mots pour parler dignement d’une œuvre. Seconde leçon, et le moment est venu d’enfoncer des portes ouverte, mais c’est si plaisant : ce qui fait le sel de l’écriture, de la bonne écriture, c’est qu’elle travaille en dehors des clous habituels de la pensée. Il me semble qu’un livre, disons un roman ou tout livre qui prétend évoquer des êtres, des vies, des hommes, n’a d’intérêt que s’il invente une forme pensante, en soi pensante, esquivant les quadrillages conceptuels. La sociologie, la psychanalyse, la philosophie fournissent des outils pratiques pour parler des livres, elles peuvent se servir des livres pour illustrer leurs concepts ou abstraire des concepts d’ouvrages ; il n’en demeure pas moins qu’un livre doit le plus possible penser en dehors des cadres qu’elles procurent, même si celui qui écrit a pu être formé à leur fréquentation. La force de Bergounioux, en somme, c’est d’œuvrer en marge des sciences. C’est proprement un écrivain de légendes, l’épaisseur de son écriture faisant revivre et expliquant poétiquement les êtres. Je me souviens avoir consacré un ou deux petits billets à la notion de « résistance de la poésie », à la suite de mes lectures foucaldiennes, c’est décidément une marotte ! et c’est pour moi une prescription d’écriture : écrivant, il faut penser littérairement. Ce sera un rythme, des images, une vision, etc.

Et pourtant… il y a un petit côté « khâgneux brillant » chez Bergounioux. Quel mouche l’a piqué qu’il se sente obligé d’évoquer l’épisode des comices dans Madame Bovary ! on s’en fiche. De même je me souviens avoir gentiment soufflé et haussé les sourcils en lisant Les Forges de Syam et Une Chambre en Hollande quand l’auteur citait dans l’un, je crois, Bourdieu, et dans l’autre Braudel & cie. Je n’ai rien contre les sociologues ou les historiens, mais l’irruption des noms me paraissait incongrue, j’étais déçu de cette retombée dans une pensée disciplinaire. Je n’oublie pas la conférence prononcée par Bergounioux : sa conscience d’écrivain est marquée par une prise de distance avec le réel et une objectivation conséquente. Je dois concéder que ces référence ne sont jamais pesantes, mais justement, c’est à mes yeux une preuve de leur inutilité. Et c’est sans rappeler la tenue littéraire de l’écriture, qui même quand elle pioche dans les œuvres d’historien ou de sociologue, digère ce qu’elle emprunte, reformule, le jette dans son mortier et en tire quelque chose de littéraire. Mais je ne puis m’empêcher de sentir comme un conflit dans l’écriture de Bergounioux, une retenue, le refus de s’abandonner totalement à l’écriture littéraire : je voudrais l’opposer en cela à Michon, qui joue à fond la carte du vertige de l’écriture littéraire, à s’en pourlécher les babines autant qu’il s’en flagelle. Enfin, j’aurais le beau rôle à critiquer Bergounioux alors que moi-même je lutte pour me forger une personnalité littéraire ; il demeure à mes yeux un écrivain absolument remarquable, tant dans le projet que dans l’exécution.





Guirlande, légende (Ecrire, 6)

11 03 2010

Ecrit à sauts & à gambades, sans relecture finale.

*

Se poser la question de l’écriture, se demander pourquoi l’on écrit, et comment, dans quel but, quelle perpective, c’est en somme chercher à évaluer la distance entre le monde et les mots, entre les mots et les choses (il se trouvera toujours quelqu’un pour dire que l’allusion au philosophe a du sens ; pour ma part je lui dérobe une expression bien pratique).

Je commence aujourd’hui à prendre conscience du moment où j’ai décidé d’écrire, où le choix s’est fait, même s’il ne fut pas immédiatement formulé, conscient. Le goût d’écrire m’est venu en pratiquant le commentaire. C’est peu glorieux, je préfèrerais qu’il me fût inspiré par quelque auteur, et d’ailleurs cela a joué, mais le goût d’écrire, d’aligner les mots m’est venu en commentant, à l’université. La rédaction de certains travaux universitaires a été déterminante, elle m’a fait aimer la rigueur, la précision, et a fait que l’écriture est chez moi liée à la pensée : écrire et penser sont un même acte chez moi ; les communications que j’ai faites lors de colloques, par exemple, devaient être rédigées entièrement avant d’être dites, elles eussent été sinon incomplètes, fausses, inexistantes en fait. Ecrire est un acte secondaire, marginal – au sens du Talmud. D’où ce blog, ma passion pour Montaigne, pour l’écriture qui pense, de près ou de loin. L’écriture purement gratuite, ou faussement pensive ne me séduit guère, voire me répugne : Char, Gracq… – j’y vais à grands coups de sabre, tant pis. La poésie, de même, est une pensée musicale, de la pensive beauté.

Ecrire : le commentaire sans fin de la vie. Un Talmud, une guirlande qu’on dépose autour, dans les marges… de quoi ? Je dirais : des choses, pour esquiver une véritable réponse. Car, le saviez-vous, il existe un gouffre entre les choses elles-mêmes et les mots qui les désignent. Si, si. Mais à quelle distance, et qu’est-ce que cette guirlande ? Reprenons l’exemple du commentaire : même fourni, documenté, argumenté, n’est-il pas qu’une reformulation, qu’une paraphrase, élégante, savante… C’est une question que je me pose d’autant plus que je forme des élèves au commentaire, que j’insiste en ce qui me concerne sur l’écriture, la rédaction, et la dimension d’invention personnelle que comporte le commentaire : je les incite à habiter les marges. Quel est le statut de cette parole secondaire ? Dépendante de critères de vérité historiques, vouée à n’être que l’illustration des principes herméneutiques d’une époque, c’est d’abord une pratique organisée de la langue. Qu’elle soit dialectique, idéologique, phénoménologique… une lecture se propose toujours comme un paradoxe : elle prétend dire une vérité sur le texte (relative, historique, philosophiquement structurée), elle prétend coller aux choses et revendique le fait d’être le produit d’une subjectivité, d’une structure pensante. En somme, les choses ne sont que ce que nous en disons, ce que nous en faisons. Enfonçons des portes ouvertes : il n’y a de vérité que celle que je détermine, que celle que je choisis de construire ; le monde nous est absent. La guirlande est tout, et flotte dans les marges, danse dans le vent, à distance.

Ecrire : concevoir une guirlande, et la disposer à la bonne distance. Un mot m’obsède en ce moment, qui résume mon projet d’écriture : la légende, au sens étymologique, ce qui doit être lu. Acceptant que le monde n’est que ce que l’on en fait, l’écrivain est celui qui donne aux choses la vie dans une fiction. La légende me fait exister et fait exister la chose, l’un et l’autre prennent vie grâce à elle : moi comme subjectivité nommant, donnant la vie, inventant le sens dont la chose en retour est gonflée. Le risque étant de substituer à la chose une légende de pierre, une fiction abstraite, il faut veiller à faire advenir la chose, s’effacer, nier la prétention de la légende ; écrire : à la fois inventer et recueillir, geste démesuré et pauvre… quoi ? une pierre, une vie, un mot… De là ma passion, si le mot convient, pour les morts, ceux qui réclament une voix, notre attention, notre patience, notre dévouement. Ecrire, une offrande, faire revivre. Il y a dans le Contre Sainte Beuve un très beau passage où Proust écrit que les choses se retournent vers lui et le prient de les ressusciter : c’est cela.





Le meilleur compte rendu… (Ecrire, 5)

5 02 2010

Oh, je ne vais rien faire d’autre, vous l’avez compris, que réciter mon bréviaire baudelairien, mais qu’importe.

Claude Monet - La Cathédrale de Rouen. Le Portail et la tour d’Albane. Temps gris (1894)

Une après-midi au musée, deux heures disons, et c’est assez, bien assez même, voire trop. Je sature vite. Mais peu de monde, heureusement, dans les salles du Musée des Beaux-Arts de Rouen : l’occasion de s’arrêter tranquillement devant quelques chefs d’œuvre d’une rare présence : un autoportrait au regard intense, halluciné de Delacroix, ou sa très impétueuse Justice de Trajan, mais surtout, bien sûr, qu’on attend, qu’on pressent, qui rayonne, qui fait battre le cœur, La Cahtédrale de Rouen de Monet. Aussi, je suis tombé amoureux d’une allégorie de l’été, gorge et bras généreux, rosés, regard inspiré porté vers le haut, vers une branche courbée qui la surplombe comme une voûte, c’est un chapelet de roses : elle essaye d’en cueillir une.

Je voudrais exprimer avec le plus de distance et de neutralité ce qui se passe devant de telles œuvres, et justement en ne disant rien d’autre que : il ne se passe pas rien. Quoi ? je l’ignore, ou je refuse de croire que je le sais, je désire même cette ignorance qui semble le vrai témoin de ma fascination, de mon amour. Une absence. Un soupir mais allongé, dilaté à l’infini, un soupir dans lequel on s’abîme, où l’on chute sans fin. Une paix aussi : les toiles impressionnistes rayonnent, nous travaillent au corps, exigent la patience du spectateur, la lumière qu’elles dégagent doit terrasser. Je rêve d’un état de complète passivité devant les toiles, ; certaines le permettent, d’autres au contraire nous obligent à participer. Je voudrais ne rien dire, ne pas commenter leur beauté, encore moins leur composition, la palette, l’harmonie, la lumière, rien ; ne pas intervenir ; n’être que l’écran sur laquelle la toile se projette ; ne pas être spectateur, juste récepteur.

Faites, pour égayer l’ennui de nos prisons
Passer, sur nos esprits tendus comme une toile,
Vos souvenirs, avec leurs cadres d’horizons.

Que la toile rayonne et me dévaste. Mais je suis incorrigible : il faut écrire. Et pour cela, non pas regarder, observer, décrire, mais juste, se souvenir. Que la toile ait assez rayonné sur moi, que ses rayons m’aient modifié, se soient imprimés dans ma mémoire. Que les mots que j’écris ne soient que l’effet d’un acte de remémoration – Wordsworth me rattrape malgré moi, Proust aussi. Que le souvenir gisant au fond de la mémoire remonte, voire, s’exhale du fond de ma mémoire, et créée ce tremblement dans ma langue qui sera le poème. Ainsi de la musique et des êtres. Vent profond qui passant remue les herbes. Tout cela pour dire, finalement, qu’il n’y a de véritable réception qui ne soit une création. Celle de l’universitaire est distante, celle du poète est partiale, pour reprendre Baudelaire, passionnée, mais c’est la voie qui m’intéresse, celle que je veux suivre. Et tout cela, pour répéter mon credo, trop vainement peut-être, car il faut agir et non seulement souhaiter : la mémoire doit être alchimique, écrire c’est se souvenir. Le sens est une vendange tardive. Le geste même d’écrire doit être une détente, souple, léger, par quoi se dénoue notre fond, dont la source est profonde et son but nous dépasse.

*   *

Je livre ici d’une petite nouvelle achevée récemment le début et la fin, le centre ne concernant pas le propos du présent message ; l’image finale exprime cette idée de détente associée à l’écriture :

LA GUIRLANDE D’UN PRINTEMPS

Quelques secondes lui suffisent pour identifier le parfum qu’une passante a répandu dans son sillage, et retrouver le souvenir d’une jeune femme aimée dans sa jeunesse. C’est un prénom d’abord, puis les traits d’un visage, enfin d’autres détails : le cou qu’il a dévoré de baisers, la bouche tendre, les lèvres et la langue, furtive. Le souvenir de leur première nuit a enjambé presque soixante ans de sa vie pour le terrasser en cette après-midi.

Il inspire à nouveau mais la nuée s’est déjà dissipée. Ce parfum, ce corps, cette nuit… il faut recueillir ce que l’obscurité ne va pas tarder à reprendre. Elle enfin, telle qu’il s’en souvient aujourd’hui, l’effet fantastique d’une flamme près d’une tapisserie… comme si des dames brodées il y a plus de mille ans, l’une était descendue de son jardin, quittant un instant ses animaux et ses arabesques pour l’embrasser, avait condescendu à s’incarner pour vivre et vieillir un peu à ses côtés. – Où est-elle à présent ? Il voudrait croire qu’elle a retrouvé la compagnie d’un paon sur le flanc verni d’un vase ; ou bien qu’elle médite, sise en un ciel chargé de fleurs, et l’on distingue à peine ses mains des lys.

Elle a vécu. Ils ne se choisirent pas à jamais : ce fut un errement à deux, une note expirant dans un couloir dérobé du temps, dont l’écho parvient pur.

*

[... évocation du souvenir de la femme aimée...]

*

L’air embaumé s’engouffre dans la chambre : le vieil homme lève la tête et laisse errer son regard sur les allées du parc, les pelouses rectangulaires aux contours nets, les rosiers que soigne le jardinier, avant de l’attacher à
quelque nuage fin qui traverse le ciel. Puis il se penche à nouveau sur sa table et reprend son travail.

La pensée de la mort ne l’atteint pas. Ou bien elle l’a déjà conquis. Peut- être l’a-t-il déjà accueillie : la douceur irréelle de cette après-midi semble un prélude à l’au-delà, l’air léger qui caresse son front est une bénédiction du futur.

Détente, un peu hallucinée : la hanche, la bouche, le sein, le pied… tout revient comme il neige, se dépose ou s’abîme. – Vin du souvenir, ivresse d’écrire, et paix de l’heure présente. Une douce félicité envahit tout son corps, l’épaule et le bras sont détendus, le poignet est souple – c’est voguer, presque. La plume court, les feuilles chargées d’encre s’accumulent à l’extrémité du bureau. Il ne les relira pas. Il ne voit même pas qu’un coup de vent disperse la pile de feuilles, vient la ravir et l’emporte au loin ; ou s’il s’en aperçoit c’est pour saluer d’un sourire l’espièglerie du destin qu’il sait son complice à cette heure.

Il sait mais ne cesse pas d’écrire : à toute chose une légende et même à ce parfum, celle-ci est un buisson charnel, de gestes doux, c’est la guirlande d’un printemps : il continue d’inventer son rêve et de l’effeuiller dans le vent.

*   *

to be continued





Nausée, misère, patience (Ecrire, 4)

9 01 2010

Une nausée me prend parfois à l’idée de la quantité d’objets culturels que j’ingurgite, au désir que j’ai d’en consommer encore. J’atteint parfois un degré de saturation malsain : trop lu, trop vu de films, trop écouté de musique, trop désiré l’art. Tout cela pour rien, sinon être un homme cultivé ? C’est là une ambition bien médiocre. Ce sont ces moments de découragement qui me font désirer qu’on ne reconnaisse plus que le mensonge dans les œuvres. Il est douloureux de ne se sentir qu’une urne à culture, qu’un foutoir de belles choses, un grenier pourrissant en somme. – Wordsworth constatant sa médiocrité créatrice s’interroge : était-ce pour cela que je fus béni par la nature ? Tout ça pour ça, pour mener à cette stérilité ? Mon spleen de sujet cultivé ne trouve pas d’autre formule pour s’exprimer : tout ça pour ça ? Ecrire, œuvrer, tel que je l’envisage, c’est rechercher d’abord le moyen de ne pas avoir accumulé du savoir artistique en vain, de ne pas être qu’un musée humain. Il faut ordonner d’abord tout cela, qui fut aimé, étudié, qui nous changea : c’est cela que j’appelle construire sa tradition, il faut se faire le lieu de transformation de notre mémoire artistique, que par un travail continu et patient ce que nous avons ingurgité s’ordonne et nous montre le sens de nos fascinations, de nos goûts, à la suite de quoi notre production s’inscrira. L’oeuvre que nous sommes incapable de produire est en fait entamée depuis longtemps, nos productions ne seront que la face émergée d’un travail intérieur qui a déjà commencé. Enfin, écrire, œuvrer, c’est tenter d’apporter notre pierre, même petite, même infime, au pont sans fin qui enjambe l’abîme, et nous avons sans le savoir, inconsciemment déjà construit ce pont. Il faut enfin avoir confiance en soi (poncif, mais non moins vérité), croire en soi démesurément.

Ecrire, pour peu que l’on veuille y croire, exige qu’on se confronte à sa mégalomanie et qu’on accepte sa misère. Qu’on reconnaisse la pleine dimension de la première, et qu’on fasse de la seconde sa matière. Le monde se passera bien volontiers de notre avis, du récit de nos névroses, ou des ingénieuses fictions qu’on a inventées ; il se fiche bien de nous et il a raison. Comme je disais plus tôt qu’il faut avoir conscience de la vanité des œuvres, il faut prendre la mesure de sa propre vanité, c’est la condition sine qua non d’une démarche honnête. Toutefois on aimerait bien voir notre nom orner la première de couverture d’un beau pavé de papier – vous admirerez la façon que j’ai de me cacher derrière un pronom pluriel, car après tout, c’est de moi qu’il s’agit. Proust fait une analyse passionnante de sa mégalomanie dans Contre Sainte Beuve (l’article dans Le Figaro), et Sartre de sa névrose dans Les Mots, ces célèbres exemples me réconfortent un peu… je retrouve leurs juvéniles fantômes dans la salle d’attente de la gloire ! En attendant, je relis Yeats, qui regrettant ses défunts amis, non moins poètes, écrit qu’ils « found pride established in humility », qu’ils trouvèrent la fierté, l’orgueil dans l’humilité, établie, cachée au fond d’elle, je dirais : à son prix, elle est l’épreuve salvatrice de l’ambition. L’orgueil, Yeats pressentait qu’il pouvait le ravager, il en prévoyait les conséquences ravageuses, mais la haute conscience de sa misère a converti sa folie créatrice en saine obstination.

« Patience est le mot de notre vigueur » : je trouvai cette phrase dans L’Enfant bleu, d’Henry Bauchau. Je l’arrache à son contexte et je m’en fais presque une devise, une morale. La patience est de l’ordre de la sagesse, c’est un stoïcisme confiant, que la confiance – la certitude que le temps a du sens, que du sens peut être décelé dans le cours du temps – éclaire de l’intérieur. Voilà l’attitude à laquelle j’aspire : un sain détachement par rapport à moi-même, cesser de patauger dans ce que je suis ou crois être. La poésie est cette voie : écrire en paix la légende de ma misère. Quelle formule clinquante, hein ! Pas tout à fait fausse, cependant, je le crois.





Indiana Jones & Télémaque (Ecrire, 3)

27 12 2009

Ecrire, œuvrer : suspendre un mensonge au-dessus l’abîme. Je reprends la séduisante formule sur laquelle je terminai le précédent message, passez-moi cette coquetterie… Qu’un poème, qu’un texte, est bien peu de choses, toujours une illusion, toujours un grand vœu qui s’épuise lui-même, s’amaigrit, menace de s’effondrer. De tomber sans relais de ma main dans l’abîme (c’est Michon, ici, que je vole ; l’alexandrin est imprévu !). Rien. Du toc. Que pourtant l’on soutient désespérément à bout de bras, de toute ses forces, de toute sa volonté, que l’on charge à mort de l’espoir d’un sens. Il y a  dans l’un des Indiana Jones – je crois, mais ma mémoire est défaillante – une scène saisissante : Harrisson Ford doit rejoindre le flanc d’une autre montagne, de l’autre côté d’un gouffre, il doit pour cela croire assez fort au chemin invisible, suspendu dans l’air, qui lui permettra de franchir le vide. C’est une belle allégorie de la création artistique : marcher dans le vide, œuvrer ne se fonde sur rien sinon la foi – je dirais plutôt l’envie, le désir, l’espoir du sens.

L’espoir, c’est ce qui reste de l’art quand on a tout saccagé, le parfum du flacon vide… Quand on a cessé de croire à la prétention mimétique d’une toile, à l’effet sidérant de quelques mots bien assortis, il reste ce que l’artiste s’est efforcé de vouloir, dont le créé est le produit et la trace, le signe, la mémoire. Ce qui fut continu malgré la diversité des œuvres ; le projet sous-jacent, le dessein qui se révèle en même temps qu’il s’invente. Ce qui fait que l’œuvre, malgré le saccage, se relève, demeure. Plus encore que la cohérence intellectuelle ou artistique de l’œuvre, de la suite d’œuvres : le fait que toutes les œuvres, des premières aux dernières, des brouillons aux chefs d’œuvre, sont l’écho d’une pensée profonde, autant de façons qu’elle a de tenter de se dire. Ce pour quoi la beauté ou l’ambition esthétique est le prétexte : ce qui court, ce qui bat à l’ombre de la beauté. Ce qui s’efforce, en nous, de se faire connaître. La voix qui s’obstine.

Pour marcher dans le vide, il faut se construire un chemin : d’où la nécessité d’abord, de se rallier à une tradition, de s’inscrire dans une foulée, de reconstituer nos liens avec le passé. Je ne puis pas m’imaginer écrivain ou artiste autrement que comme continuateur d’une tradition. Ecrire : reprendre un flambeau, approfondir un geste, devenir l’extrémité du bras des morts. Cette tradition, il faut la choisir et l’inventer, par la lecture, l’humble et patiente admiration, la méditation des œuvres. Il faut écrire la légende de notre passé, dans laquelle nous espérons être absorbé par le regard rétrospectif du futur. En cela, je reprends ton image, Sylvain, des planches successives que l’on pose sur l’abîme – je ne crois cependant pas qu’on aboutisse un jour à une autre rive, meilleure, à la rive du sens plein, du sens retrouvé, on n’enjambe jamais totalement l’abîme, on reste toujours suspendu. – La pensée des morts est stimulante et effrayante : elle rassure et donne une impulsion à la création, c’est un vent favorable, mais en même temps, elle me donne le sentiment d’être tiré par le fond, appelé par les morts à les rejoindre – après tout, ce n’est qu’une image de l’angoisse de la mort. La figure de Télémaque, que j’interroge en ce moment, me permet de revenir sur cette angoisse : être à la fois un fils et un homme, s’inscrire dans une légende sans être écrasé ou réduit par elle. Voilà l’inflexion que je donne au travail critique : parler des œuvres, discuter esthétique, cela ne m’intéresse que dans cette perspective de réinventer le passé, de lui redonner du sens à mon tour. C’est ce qui peut expliquer la distance que je prends avec une certaine forme de la pensée universitaire : au fond, ce que je désire dans l’art, c’est la vie, comme elle jaillit et nous éclabousse, être un savant ne m’intéresse pas vraiment, je ne veux que refaire jaillir la vie à mon tour. L’art n’est qu’un détour pour posséder la vie, mais un détour nécessaire, un lieu d’égarement qui est pourtant la seule porte d’accès au sens, et l’occasion de former la mémoire de la vie.

… … …





Les glorieux mensonges (Ecrire, 2)

25 12 2009

Ecrire, oui, mais à condition d’avoir éprouvé la vanité de cet acte et des productions, les siennes bien sûr, mais aussi celles des autres, et mêmes les meilleures.

Combien de fois je m’endors (étrange que ce sentiment se soit toujours produit lors de mon coucher) dans un grand malaise, à la mesure de l’importance que j’accorde au chantier que j’ai entrepris, avec le sentiment que ce que j’ai fait est tout à fait creux. Je ne veux pas dire ici que je pense avoir produit quelque chose de mauvaise qualité ou d’insignifiant, mais que le fait même de s’investir dans un travail littéraire se montre de façon évidente sans aucun intérêt. Glorieux mensonge : c’est notre lot de modernes. Sentiment cruel d’avoir perdu mon temps, de l’avoir utilisé à mauvais escient, de l’avoir consumé en vaines rêveries ; je m’en veux de m’être égaré dans la foi absurde de l’œuvre à venir. J’en viens à dénigrer même les œuvres littéraires les plus reconnues ou bien celles mêmes qui m’ont le plus ému, celles qui m’ont aidé à vivre ; l’art, en soi, me semble une grande erreur. Je crois que ce sont les œuvres picturales qui m’ont poussé sur la voie de ce scepticisme artistique, que la nullité de l’art s’est imposée à moi essentiellement grâce aux toiles. Prenez n’importe quelle toile, estimée ou non, d’un maître ou d’un obscur épigone, je peux n’y voir rien du tout, du n’importe quoi, de la fumisterie, du temps perdu. La peinture (l’art, pas la toile) se vide devant moi de tout son intérêt, ses ambitions mimétiques me paraissent ridicules, et je trouve énervant que l’on s’extasie devant ces dessins d’enfant ; cela ne mène à rien, c’est inutile. Fi des questionnements esthétiques, ils ne concernent que les gens niais qui croient qu’une toile est estimable.

Cette déception, je la recherche et je la cultive. C’est une des voies de mon goût,  un trait de ma sensibilité. Coquetterie intellectuelle, je goûte même un plaisir singulier à nier publiquement aux œuvres leur valeur, celle de leur ambition, celle même de la technique qui les a produites. Enfin, il est si simple d’apprécier une œuvre, surtout quand tout nous y porte : le milieu social originel que l’on subit ou bien ceux dans lesquels on décide de vivre, l’école bien sûr, l’institution muséale, les discours sociaux (politiques, universitaires, artistiques…) sur la culture, etc… On peut croire aimer l’art et n’être que l’utilisateur habile d’une langue – il suffit de se plonger dans un bon guide d’initiation à l’œnologie pour comprendre à quel point les amateurs de vin sont avant tout unis dans le partage d’une langue, à quel point être amateur de vin (l’un des champs de formation et d’expression du jugement les plus violents) consiste à plier sa sensibilité à une langue, à rompre son corps (son palais, son nez, etc…) à l’utilisation d’un sociolecte (description du nez, de la bouche du vin, tout un attirail d’adjectifs, de mots, d’images, toute une langue fixée qu’il s’agit de manier avec art, subtilité et complicité). Point de vue nihiliste, bourdieuseries de bas étage : détestez-moi si vous le voulez, mais ça a du bon. Il faut secouer les amateurs (d’art comme de vin) que nous sommes, il faut se souvenir à quel point nous sommes déterminés à apprécier l’art, à l’estimer, le qualifier, à quel point opérer ces jugements c’est d’abord participer à un jeu social. Une rapide confusion suffit pour ensuite croire qu’on aime l’art, alors qu’on ne fait que l’apprécier. Je sais, Sylvain… Saint Jean-Baptiste… mais tout de même… ;)

Désirons cette absence de valeur, annihilons tout. Pataugeons dans le champ de ruines, barrons les toiles, singeons les symphonies et les poèmes… Il est nécessaire de dénoncer, au moins pour soi, cette industrie mensongère, d’éprouver (le mot m’importe) la nullité de l’art. Déchirons le voile :

Désire pour tes yeux que les rompe la nuit,
Rien ne commencera qu’au delà de ce voile,

Je vole les mots d’Yves Bonnefoy, je les charge d’un nihilisme dont ils n’étaient pas porteurs initialement – mais pourquoi pas. Il nous faut être sévèrement clairvoyants sur tout ce qui constitue en nous l’art pour ensuite le réinvestir de notre subjectivité. Suivons en frère Mallarmé sur la voie du désespoir, ayons peur et froid avec lui. Enfin quand nous aurons tout saccagé, nous pourrons nous pencher sur chaque débris et réinventer son sens. Nous devons transformer nos prétentions en ambitions, en vœux ; nous croyons manquer d’un thème, ? faux, nous manquons à notre œuvre, trop impatients d’œuvrer, d’artiser ! A nous d’être ! Levons-nous en art ! Un jour alors nous pourrons enjamber le vide ; avec orgueil et humilité, ambitieux et lucides, conscients de sa grandeur et de sa fragilité, nous suspendrons un nouveau mensonge sur l’abîme.

à suivre, comme tout, toujours !








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