On a toujours mieux à faire qu’écrire. Il y a toujours plus sérieux (étudier, lire) ou distrayant (la console de jeux, lire, aller se promener). C’est une question de courage.

Piet Mondrian, Pommier en fleurs, 1912
Je suis allé il y a quelques semaines à l’exposition Mondrian, à Beaubourg, et comme on n’apprécie jamais mieux les œuvres que du coin de l’œil, à la dérobade, en tout cas c’est ainsi qu’elles peuvent mieux nous saisir, nous frapper, je discutais allègrement avec la personne qui m’accompagnait. Oui, on peut, on doit même glaner dans un musée, laisser trainer le regard distraitement, comme à l’aveugle sa main sur une pierre, ou plutôt comme le psychanalyste écoute sans écouter la confession de quelqu’un, on peut pratiquer un regard flottant, jusqu’à ce que… Et devant un arbre de Mondrian, peut-être bien un pommier, lequel me plut beaucoup, j’en vins à dire que l’art était une question de courage. Et c’était ce courage qui me plaisait, au-delà de l’image, dans le pommier de Mondrian, car il figurait pour moi l’assomption d’une idée par l’artiste. Mondrian, voilà ce que je veux croire, n’a pas cherché à appliquer au principe de la mimèsis traditionnelle une idée géométrique, abstrayante, mais l’idée de l’arbre ne pouvait que grandir en lui à travers le filtre de sa sensibilité, lequel le poussait vers les figures géométriques (on me pardonnera l’emploi de ce terme fourre-tout). J’en conclus que c’est la vérité de l’arbre qu’il recherchait, l’évocation de sa présence, j’en veux pour preuve les autres pommiers, dont la structure géométrique est moins régulière, où le fouillis des branches est encore plus étouffant, plus présent. En somme, le pommier représente un moment de courage, de jusquauboutisme ; j’imagine que Mondrian a eu l’intuition de ce pommier, s’est dit intérieurement "Et si je peignais cela ?", après quoi il a fallu oser le faire. Il a fallu braver l’idée que c’est peut-être ridicule, enfantin comme dit le philistin, qui ne peint rien mais dont l’enfant fait la même chose ; enfin bien heureusement l’avis du philistin n’arrête pas l’artiste, seulement le vent contraire de sa propre pensée, la résistance intérieure qui vient d’on ne sait où, ou bien que moi seul je postule parce que j’en ressens une.
Est-il des œuvres qui sont de véritables accomplissements ? C’est possible. Qu’on m’autorise à postuler que les œuvres sont toujours des étapes, et rien mieux qu’une rétrospective ne nous montre le complexe de détours, le chemin de stations que fut une Œuvre et qu’il n’est d’œuvre qui n’appelle une bifurcation et une autre œuvre pour prendre le relais de la pensée. Le pommier qui me plut, pour Mondrian, fut une étape, rétrospectivement l’arbre fut un prétexte pour chercher autre chose. Il importe que Mondrian est passé d’un stade à l’autre, il s’est accroché à l’intuition et a brûlé des heures pour faire advenir la vision. Voilà le plus dur, quand on prétend être artiste, auteur, poète : consacrer du temps, s’obstiner, creuser. Non qu’on ait en réalité mieux à faire, mais c’est qu’il est terriblement difficile de suivre l’intuition, parfois même effrayant d’en percevoir l’appel, le feu intermittent au loin. Il n’est pas insignifiant que ce billet soit écrit en pleine nuit. Qu’il soit d’ailleurs précisément une heure du matin : l’heure de la confession tardive de Baudelaire. "et vous, Seigneur mon Dieu! accordez-moi la grâce de produire quelques beaux vers qui me prouvent à moi-même que je ne suis pas le dernier des hommes, que je ne suis pas inférieur à ceux que je méprise !" – De ce poème, je ne crois pas au "délassement dans un bain de ténèbres", au réquisitoire contre le monde, trop attendu, trop classique en fait. Je crois en revanche qu’il n’y a qu’à cette heure-là que de telles prières peuvent être lancées, et que c’est pour cela que Baudelaire n’a pas choisi, dans le titre, de placer le poème sous le signe de son humeur ou de la spiritualité, mais en rappelant l’indice temporel "A une heure du matin" : quand les distractions du jour sont absentes, que les motivations de la recherche artistique apparaissent clairement, qu’on ne peut plus être que lâche ou courageux, que le courage est le seul recours pour qu’éventuellement un peu de valeur se détache sur fond de lâcheté.
ustrée en rêve : le travail d’écrivain de Bergounioux, pour ce que j’en ai lu, consiste à peindre des hommes et leur lieu de vie, on pourrait dire l’influence des lieux sur les hommes, mais c’est plus qu’une question d’influence, c’est un rapport d’actualisation de l’esprit du lieu (métaphore, ou périphrase, enfin c’est là qu’il faut creuser) par les hommes, ceux-ci étant assujettis par le la nature comprise dans sa complexité, sa vie, assujettis par elle afin qu’ils en révèlent et la transforment. Le travail de Bergounioux, si je tente déplier un peu ses livres, revient à la fois à écrire le poème d’un lieu, à Syam la conjonction de forces contraires, en Limousin la puissance dévorante, silencieuse, immémoriale de la nature ou la particularité du climat hollandais ; et à montrer comment cela s’actualise dans l’œuvre de l’homme, l’ouvrage humain, au sens large, œuvres intellectuelles pour Descartes, forgerie, ou travail au champ. Les hommes, que Bergounioux dépeint œuvrant, travaillant, sont en quelque sorte transcendés par un lieu, mais encore on se laisse avoir par des termes galvaudés, faciles, convenus la pensée trop faible se cache derrière eux : il n’est pas question de transcendance, ce serait rabattre un concept philosophique sur ce que l’écrivain s’efforce de décrire. Il faudrait commenter en détail l’écriture pour expliquer à chaque fois la nature complexe du rapport qui se tisse entre les hommes et le lieu.



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