« Amor Fati », David Gascoyne

13 10 2008

David Gascoyne (1916-2001)

David Gascoyne (1916-2001) est l’un des plus grands poètes anglais du XXe siècle, et le plus marquant des Surréalistes d’outre-Manche. Il est l’auteur du Premier manifeste anglais du surréalisme (écrit en français), où il se fait le passeur des idées et de la rhétorique de Breton. Durant les années 30, il vient en France et devient l’ami de Dalí, Ernst, Miro, Eluard ; mais aussi et surtout du couple Jouve : il traduira nombre des poèmes de Pierre Jean Jouve en anglais, et suivra une psychanalyse avec Blanche.

D’une richesse extraordinaire, sa poésie se situe d’abord dans la filiation de Hölderlin (qu’il traduit), Blake, Yeats, Rimbaud, entre autres ; et dans un dialogue constant avec les poètes et artistes contemporains : Fondane, Soupault, Magritte… Tendue entre la fascination pour la mort et celle du Christ, elle peut-être d’une incandescence rare d’un point de vue spirituel. Pour autant, elle n’en est pas coupée de son temps, et témoigne d’un fort ancrage dans l’époque contemporaine, d’une conscience aiguë que quelque chose de l’histoire se joue. Enfin, une grande humanité anime les poèmes de David Gascoyne, dont beaucoup sont par exemple consacrés à la mémoire de défunts proches. Mais ces quelques mots ne rendent pas compte de la variété de la poésie de Gascoyne, de ses obsessions et, parfois, de sa folie ; il faut lire Gascoyne !

Bien qu’il bénéficie d’une grande notoriété dans le monde de la poésie, il faut déplorer l’absence d’un bon volume de traductions. Il a pourtant été beaucoup traduit : par Eluard, Jouve, entre autres ; espérons qu’un éditeur comble un jour cette lacune !

Je vous propose ici une traduction du poème « Amor Fati », qui n’est sans doute pas l’un de ses plus grands poèmes, mais dont le vers initial m’obsède : « Beloved enemy, preparer of my death ». Il y a une grandiloquence shakespearienne dans ce vers. J’aime tout ce qu’évoque le syntagme « preparer of my death » : c’est autant l’ennemi vigilant et funeste, pour reprendre Baudelaire, que la servante : l’officiant patient et dévoué de ma mort, dont il prépare le lit, dont il dresse la table. Je suis touché par la grande détresse dont témoigne ce poème, qu’engendre une urgence physique (crenched, drought, convulsion…) que nulle parole ne parvient à délier ; une sorte de crampe intellectuelle. La traduction n’est pas parfaite, et je n’arrive pas à la relire sans en changer un mot…

*

AMOR FATI

Ennemi bien aimé, qui prépares ma mort,
Quand il ne reste désormais plus aucun vêtement
Pour étouffer l’impact crispé des membres,
Quand une sécheresse réciproque touche notre haleine impatiente,
Et que les langues jumelles luttent pour atteindre la surface
De l’épaisse marée – un courant douloureux
Qui nous vide de l’intérieur – quand le désir
Du sang n’est plus qu’un pâle rougeoiement
Et que les convulsions accourent en rafales accélérées,
Parler devient fatal : Ne rompt point
Ce vide par lequel notre silence parle
De sa triste et muette fureur à l’étoile
Dont le scintillement déchire
Le ciel lourd sous lequel nous gisons
Et nous heurtons l’un l’autre, oh, irrémédiablement !

David Gascoyne
Traduit par Maxime Durisotti (© 2008), d’après les Selected Poems, Enitharmon Press, 1994, p. 97





Au treizième coup de minuit, M. Remy

15 06 2008

Au treizième coup de minuitLe livre de Michel Remy est une anthologie du surréalisme, non seulement de la poésie surréaliste, puisqu’il présente des traductions de nombreux poètes (David Gascoyne, E.L.T. Mesens, Roland Penrose, Emmy Bridgwater, Ithell Colquhoun, Anthony Earnshaw), mais aussi de la peinture surréaliste : on y découvre beaucoup d’encres de Desmond Morris, l’éthologue célèbre du Singe nu, et de reproductions de toiles des mêmes poètes, mises en regard avec les poèmes. Les reproductions, la mise en page aérée et la belle typographie font de Au treizième coup de minuit un livre élégant et agréable à consulter.

Le livre s’ouvre sur une préface qui retrace les grandes étapes de la naissance du Surréalisme en Angleterre. Installation lente que l’auteur compare à une « effraction progressive » faite dans une Angleterre frileuse voire dédaigneuse à l’égard de ces « étranges dieux venus de France » (F. Rutter, critique influent du Sunday Times). Quand la Mayor Gallery accueille Klee, Arp ou Miro en 1933, les journalistes crient à la mauvaise plaisanterie, à l’infantilisme. Certes des films de Man Ray ou de René Clair avaient été projetés, des toiles de Dali avaient été exposée ; et l’Angleterre fut le terreau de nombreuses manifestations, mais toutes isolées, sans unité idéologique ou artistique. Comme l’écrit M. Remy : »Il ne s’est jamais agi pour le groupe surréaliste anglais de formaliser un discours, de se dire à travers des théorisations ou des explications ; il est au contraire passé, dès son introduction en Angleterre, directement, sans attendre […] à l’éparpillement des œuvres et des discours. » (p. 22-23) L’histoire du surréalisme en Angleterre est l’une des plus « convulsives » écrit-il ensuite. Ce n’est qu’en 1936, avec l’Exposition internationale du Surréalisme à Londres qu’aura lieu l’acte d’entérinement du Surréalisme en Angleterre, légitimant et rassemblant d’un coup toutes les manifestations qui avaient froissé la sensibilité des critiques d’art jusque là. – Michel Remy traite ensuite de la vie du groupe surréaliste, de son engagement et de son rapport particulier à la France, et à Breton. Lire la suite »








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