Le patient lecteur de poésie sait que ce mot ne désigne pas seulement une catégorie de la littérature, mais un pli profond de l’être, sensible au delà des vers et malgré la multiplicité des langues. Le voilà donc, non pas jeté parmi des textes, mais égaré au milieu d’une brume, où certes résonnent la musique familière des vers, où se rappellent leurs saillies et leurs langueurs. La brume s’épaissit à mesure que les noms des poètes se dissipent, se déchirent sur le gouffre d’où remonte lentement l’évidence de représentations archaïques, de sons et d’images simples. Ainsi je ne puis expliquer ce qui me fait entendre, sous le nom de Baudelaire, un grincement, un ample grincement, grave, sévère, pénible à supporter, celui sans doute qu’une lourde porte en chêne fait émettre à ses gonds ; un grincement que ne suffisent pas à expliquer l’omniprésence de la mort dans l’esprit du poète, l’ambiguïté de ses aspirations spirituelles, ses accès d’orgueil ou ses moments d’humiliation. Non pas le grincement d’un rire cynique, mais celui d’un étrange, un angoisseux dénouement.
Grinçant Baudelaire
24 02 2009Commentaires : Leave a Comment »
Mots-clefs : Baudelaire, Poésie
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“L’ampleur du ciel”, Baudelaire, Jouve
4 02 2009Lever les yeux au ciel pour y regarder passer les nuages et admirer les formes abstraites qu’y font leurs rencontres transitoires est une attitude bien baudelairienne. C’est celle du voyageur fourbu, que les merveilles des contrées lointaines n’ont pas durablement étonné, et qui leur trouve moins d’intérêt qu’aux nuages :
Les plus riches cités, les plus grands paysages,
Jamais ne contenaient l’attrait mystérieux
De ceux que le hasard fait avec les nuages.
On se souvient aussi du premier des Petits poèmes en prose, dans lequel l’étranger interrogé répond que la seule chose qu’il aime ce sont “les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages !”. Dans le décor plus vaste du port, les nuages sont un des éléments qui distraient l’ennui de l’homme fatigué :
L’ampleur du ciel, l’architecture mobile des nuages, les colorations changeantes de la mer, le scintillement des phares, sont un prisme merveilleusement propre à amuser les yeux sans jamais les lasser.
Il y a décidément plus de surprises dans le ciel que sur la terre. Ailleurs encore, l’un des personnages du Spleen de Paris contemple “les mouvantes architectures que Dieu fait avec les vapeurs, les merveilleuses constructions de l’impalpable”. Les nuages sont bien sûr le symbole d’une liberté absolue, liberté d’aller et venir au gré du vent – les “vrais voyageurs” partent “cœurs légers, semblables aux ballons” ; mais ce qui semble surtout fasciner Baudelaire, c’est leur nature protéiforme, symbole peut-être de l’être rendu à sa pureté, abstrait de sa finitude. Enfin il me semble parfois que c’est l’appétit des signes qui agite Baudelaire, comme si au-delà du plaisir esthétique que procurent les nuages qui vont se croisant et disparaissant, le poète attendait secrètement d’être sollicité par quelque forme particulière, quelque hiéroglyphe, ainsi ces voyageurs partis “déchiffrer l’alphabet céleste des antipodes”. Ou bien au contraire ne serait-ce pas la pure vacuité signifiante du ciel qui plait à Baudelaire, l’absence totale de signe qui apaise sa conscience. – A moins que les rougeoiements du couchant ne viennent donner au tableau une tonalité angoissante et funèbre :
Cieux déchirés comme des grèves,
En vous se mire mon orgueil ;
Vos vastes nuages en deuilSont les corbillards de mes rêves,
Et vos lueurs sont le reflet
De l’Enfer où mon cœur se plaît.
Je tombai récemment sur un poème de Jouve, lui aussi obsédé par le ciel, mais plus torturé encore que Baudelaire par la perfection de son bleu et son immensité écrasante qui renvoient le poète à la misère pécheresse. Je reproduis ici ce très beau et très touchant poème :
Ciel vaste ciel sans ride poids ou souffle
Signe et demeure du remous ô temple unanime et bleu
Contemple énorme coupe aveugle néant heureux
Celui qui dans la pierre est ici-bas et souffreDe ses chagrins comme des sirènes de la mer
Séduit – voyant ton infini hautain inaccessible
Infini ou absurde auquel il est amer
Son angoisse visant le seul bleu d’une cibleCiel matière de Dieu ! symbole plus qu’éther.
Diadème (1949)
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Mots-clefs : Baudelaire, Jouve, Poésie
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Le lustre de Baudelaire
14 12 2008Les écrits intimes de Baudelaire constituent une matière étrange, contradictoire, où les aphorismes sur l’amour et les pensées misogynes côtoient de pénétrants aveux et les introspections les plus sévères. Le poète y met à nu la véritable fébrilité de son cœur, il jette pêle-mêle sur le papier ses incertitudes, ses dégoûts et ses fascinations, ses opinions les plus basses. Il nous offre l’occasion de vivre au plus près les obsessions d’un être et ses tourments : la contradiction de l’esprit qu’attirent également Dieu et Satan, que hantent la paresse et la dissipation de l’esprit… Ces innombrables feuillets apparaissent comme l’antichambre des productions littéraires et critiques de Baudelaire. Toutes les pensées s’y montrent, jaillissent comme autant de fusées. Et l’on comprend d’autant mieux l’effort qu’ont nécessité les poèmes, la construction des Fleurs du mal et du Spleen de Paris : se frayer un chemin dans le désordre de l’esprit, reconnaître quelles pulsions méritent d’être suivies, et quelles autres il faut combattre.
En relisant récemment ces écrits, je suis tombé sur ces quelques lignes où Baudelaire écrit qu’au théâtre…
Ce que j’ai toujours trouvé de plus beau dans un théâtre, dans mon enfance et encore maintenant, c’est le lustre – un bel objet lumineux, cristallin, compliqué, circulaire et symétrique.
Mon cœur mis à nu, feuillet 17
Le véritable spectacle, au théâtre, c’est le lustre, écrit-il ensuite. On devine que c’est bien plus qu’une sensation esthétique qui fait frémir Baudelaire ; on devine une adhésion magnétique, une secrète correspondance entre l’état auquel aspire l’esprit de Baudelaire et l’harmonie formelle et la transparence du lustre. Un esprit enfin ordonné, où chaque pensée trouve sa place au sein d’un réseau clair et beau ; esprit qu’ont cessé de torturer ses fantômes et sa lucidité ; esprit qu’un nombre ordonne, dont les arabesques de cristal, les pampilles et les flammes immobiles sont la face visible. Un lustre, nuée luminescente maintenue par une architecture arborescente régulière… Un objet “où le luxe a plaisir à se mirer dans l’ordre”, pour reprendre une formule de “L’invitation au voyage” (Spleen de Paris).
Lorsque le rêve d’un palais luxuriant remplace la réalité de son taudis, le poète de “Rêve parisien” écrit qu’il avait “banni de ces spectacles, / Le végétal irrégulier”. Le lustre représente le reflet inverse des productions naturelles, il substitue au foisonnement inquiétant des végétaux une mesure, une géométrie. Revendication de la supériorité de l’esprit humain qui dompte la nature, conjure son engendrement perpétuel et choisit de substituer à la vie terrestre la réclusion dans un paradis artificiel, un château de beauté. On pressent Des Esseintes dans cette fascination :
Et des cataractes pesantes,
Comme des rideaux de cristal,
Se suspendaient, éblouissantes,
A des murailles de métal.Non d’arbres mais de colonnades
Les étangs dormants s’entouraient,
Où de gigantesques naïades,
Comme des femmes, se miraient.[…]
C’étaient des pierres inouïes
Et des flots magiques ; c’étaient
D’immenses glaces éblouies
Par tout ce qu’elles reflétaient !“Rêve parisien”
Et pourtant ! Les Fleurs du mal ne sont pas un lustre ! Rien de cristallin… Au contraire, c’est un diamant irrégulier, un livre dont les ambiguïtés et les grincements ouvrent des gouffres qui absorbent la lumière. Rien, dans l’architecture du recueil, de la circularité ou de la symétrie du lustre. La charpente en est plutôt baroque, le cours celui d’un fleuve tortueux, allant de précipice en précipice, pour se jeter finalement dans la mort. Chaque poème est l’occasion d’une bifurcation, d’une correction de trajectoire.
Le lustre et l’ataraxie qu’il promet sont un mensonge, et Baudelaire le sait (c’est bien le sujet de “L’amour du mensonge”), c’est la promesse d’une fausse délivrance, un but inaccessible. C’est le rêve d’un détachement spirituel, d’un abstraction de la réalité, d’une idéalité pure. Mais c’est un peu de paix que s’accorde le poète obsédé par la chair et la mort. Il y a quelque chose de touchant dans ces lignes, dans l’accumulation frénétique d’adjectifs qui tentent d’exprimer intégralement la perfection et l’harmonie : “lumineux, cristallin, compliqué, circulaire et symétrique”.
*
Si ces lignes de Baudelaire me fascinent, je n’en doute pas, c’est qu’elles me rappellent une fascination personnelle pour les arbres. Les lecteurs familiers de ce blog ont pu suivre l’élaboration d’un cycle de sonnets dédiés aux arbres. Cycle prétendument achevé par un “Adieu”, mais qu’en réalité je sais bien qu’il faut que je creuse encore. L’élan du tronc qui se dédouble à l’infini comme pour explorer le ciel par mille chemins, le feuillage qui retient la lumière, qui bouge doucement dans le vent… Un équilibre que les mobiles de Calder m’ont toujours semblé rendre avec fantaisie et légèreté. Je pense aussi à ce très beau poème de Seamus Heaney :
THE POPLAR
Wind shakes the big poplar, quicksilvering
The whole tree in a single sweep.
What bright scale fell and left this needle quivering ?
What loaded balances have come to grief ?The Spirit Level, London, Faber & Faber, 1996
Tout cela est en germe dans le lustre qu’admire Baudelaire : une sensation d’ordre, d’équilibre, de compensations… En germe, rêvé peut-être, mais pas encore envisagé sérieusement ; le lustre invoque plutôt une perfection close sur soi, il est le symbole d’un état impossible à atteindre et sa brillance est celle d’une structure claire, non d’une présence qui se détache. Rien de l’allégorie ouverte du poème de Heaney. Mensonge d’ordre et d’unité donc, mais qui permet, en creux, de mesurer la sensation de désordre et de déchirement qu’éprouve Baudelaire.
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La Clairvoyance et la traduction
29 03 2008
René Magritte, La Clairvoyance (autoportrait), 1936, Galerie Isy Brachot, Bruxelles
Quel détail accroche le regard sur le tableau de Magritte ? quel est son punctum, comme aurait dit Barthes ? peut-être le regard obstiné du peintre, définitivement tourné vers l’œuf et non vers la toile. Plus que le regard, c’est la tête du peintre qui est véritablement tournée, inconfortablement, tordant un peu le buste, comme en atteste le pli de la veste qui part du sommet du dossier de la chaise. Le pinceau est en suspension, près de la toile, la main peint : La Clairvoyance semble représenter un peintre en action, un peintre peignant. Le regard du peintre, dans le tiers droit de l’image, sert de réflecteur au regard du spectateur et force un rapport phénoménologique devant la toile : nous voyons d’abord, au centre de la toile, l’image de l’oiseau, dans une posture emblématique chez Magritte, puis le pinceau fait glisser notre regard vers l’œil du peintre, qui, pour nous, désigne l’œuf. Magritte met en scène un processus de création artistique, mais à rebours : il n’explique pas comment, d’après un modèle, on élabore une représentation. Le tableau ne s’intitule pas La Peinture ou L’Art mais La Clairvoyance : ce dont il s’agit, c’est de la captation d’un au-delà des apparences dans le réel, d’une vérité qui dépasse les représentations traditionnelles. Peindre, nous dit Magritte, ce n’est pas regarder pour reproduire, c’est voir, pour produire. Yves Bonnefoy, à qui la pensée du dessin et de la peinture est chère, fait de cela le principe de distinction entre deux sortes de dessinateurs:
Le médiocre dessinateur imite par petites touches craintives, discontinues, la masse de la montagne, qu’il a dûment regardée, analysée. Le grand dessinateur se tient, lui, en ce point au-delà de la perception – au centre de ce qui est – d’où a pris son élan la force qui rassemble et jette au hasard les pierres. Il va, venu du dehors, vers et de par ce fond qu’il fait sourdre et se briser sur des restes de l’apparence comme retombe sur le récif la gerbe étincelante, de noire écume.
La Vie errante
Charles Baudelaire écrivait à peu près la même chose, à propos de Constantin Guys, dans son célèbre article sur Le Peintre de la vie moderne :
En fait, tous les bons et les vrais dessinateurs dessinent d’après l’image écrite dans le cerveau, et non d’après la nature. […] Ainsi, dans l’exécution de M. G. se montrent deux choses : l’une, une contention de mémoire résurrectionniste, évocatrice, une mémoire qui dit à chaque chose : « Lazare, lève-toi » ; l’autre, un feu, une ivresse de crayon, de pinceau, ressemblant presque à une fureur.
De l’œuf à l’oiseau, bien moins de distance et d’abstraction visionnaire qu’entre la montagne et les pierres lancées : le geste du peintre de Magritte est certes moins frénétique que celui de Guys ; la toile de Magritte a quelque chose de l’exemplum rhétorique, là où Yves Bonnefoy et Baudelaire évoquent un geste créateur fougueux. Toutefois, jointes, ces représentations de l’acte créateur sont une élégante métaphore de la traduction. Traduire, en effet, c’est travailler d’après un modèle pour en rendre une version différente, bien que prétendument équivalente. D’une langue à l’autre, existe presque la même violence qu’entre la vérité d’une pierre et sa représentation picturale. «Ceci n’est pas un poème de Yeats…» mais : la traduction d’un poème de Yeats, faite d’après la trace que mon cerveau en a gardée.
La toile de Magritte et la rêverie de Bonnefoy (qui porte, comme en filigrane, celle de Baudelaire) sur le dessinateur proposent deux voies pour éviter que l’image, bien que secondaire, ne soit pas une copie exsangue. L’un et l’autre proposent de dissocier le temps de l’observation du moment où se fait l’image. Magritte par cette tête tournée obstinément vers l’œuf, Yves Bonnefoy en déplaçant le grand dessinateur « en ce point au-delà de la perception ». Ce point, c’est celui où doit advenir le geste créateur. La main du peintre est en ce point. Ce que Bonnefoy dissocie temporellement (à l’observation succède la création), Magritte le dissocie spatialement. S’agissant de la traduction, il faut donc éviter de la penser comme un rapport strict de langue à langue, d’un mot anglais à son correspondant français. Il faudrait plutôt que la traduction se fasse d’un élan qui rassemble, mais dans sa langue, avec ses moyens, l’être du texte étranger :
Et au lieu d’être, comme avant, devant la masse d’un texte, nous voici à nouveau à l’origine, là où foisonnait le possible, et pour une seconde traversée, où on a le droit d’être soi-même. Un acte, enfin ! On rusait avec les lacunes de sa langue, on « bricolait », comme on aime dire aujourd’hui, voici maintenant qu’on revit la limitation de l’autre, autant qu’on écoute ce qu’il a pu y apprendre […]
Entretiens sur la poésie
Cet acte, c’est « jeter des pierres », écrire depuis ce lieu où le vécu de l’auteur retrouve celui du traducteur. Magritte propose que cet acte, ce soit actualiser ce qui est encore en puissance, faire sortir l’oiseau de l’œuf. « Pourquoi une traduction ne pourrait-elle pas faire fleurir l’écrit qu’elle sollicite, resté parfois en boutons ? Sans la trahir davantage que le rosier porté d’un sol à l’autre n’est trahi par ses roses un peu plus belles. » se demande Yves Bonnefoy. La métaphore du rosier, comme celle de l’œuf et de l’oiseau, décrit la création comme un mouvement d’approfondissement de l’être. La beauté du rosier, ses fleurs, ne sont que le signe d’un accomplissement de son être. La traduction poétique, ce sera aussi chercher, dans sa langue, l’être d’un poème. Le traducteur traduit moins un poème que le geste d’écriture du poème. L’objet de la traduction, en poésie, c’est l’opération de rassemblement du réel qui aboutit au poème, non le poème.
C’est ainsi que l’on pourrait résumer, à gros traits, le projet de traduction d’Yves Bonnefoy. Il ne s’agit pas d’abord de traduire tel ou tel poème, mais de reproduire une expérience dont la poésie est la forme. Traduire Keats, ce sera d’abord comprendre comment se forment et s’ordonnent les images dans sa poésie, quelles expériences en déterminent le mûrissement, quel rapport il entretient avec sa finitude… Il ne s’agira pas d’un rapport entre deux langues, ce n’est plus ce « bricolage » interlinguistique, mais d’un rapport entre deux façons de faire de la poésie.
*
Ce texte est une version remaniée de l’introduction de mon mémoire de M2 sur “Yves Bonnefoy traducteur” (2007)
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Baudelaire, “La Chevelure”
25 03 2008Je vous propose une petite étude du célèbre poème des Fleurs du mal, “La Chevelure”. Ce poème semble témoigner d’une plus grande “concentration” du poète, d’un approfondissement du geste poétique. On sait que Baudelaire a construit son recueil comme un véritable livre, il a consciemment ordonné ses poèmes : pourquoi intercale-t-il “La Chevelure” à la suite de “Parfum Exotique” lors de la seconde édition des Fleurs du mal ? Voilà en quelques mots le sujet de cette étude.
*
LA CHEVELURE
Ô toison, moutonnant jusque sur l’encolure !
Ô boucles ! Ô parfum chargé de nonchaloir !
Extase ! Pour peupler ce soir l’alcôve obscure
Des souvenirs dormant dans cette chevelure,
Je la veux agiter dans l’air comme un mouchoir !La langoureuse Asie et la brûlante Afrique,
Tout un monde lointain, absent, presque défunt,
Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique !
Comme d’autres esprits voguent sur la musique,
Le mien, ô mon amour ! nage sur ton parfum.J’irai là-bas où l’arbre et l’homme, pleins de sève,
Se pâment longuement sous l’ardeur des climats ;
Fortes tresses, soyez la houle qui m’enlève !
Tu contiens, mer d’ébène, un éblouissant rêve
De voiles, de rameurs, de flammes et de mâts :Un port retentissant où mon âme peut boire
A grands flots le parfum, le son et la couleur ;
Où les vaisseaux, glissant dans l’or et dans la moire,
Ouvrent leurs vastes bras pour embrasser la gloire
D’un ciel pur où frémit l’éternelle chaleur.Je plongerai ma tête amoureuse d’ivresse
Dans ce noir océan où l’autre est enfermé ;
Et mon esprit subtil que le roulis caresse
Saura vous retrouver, ô féconde paresse,
Infinis bercements du loisir embaumé !Cheveux bleus, pavillon de ténèbres tendues,
Vous me rendez l’azur du ciel immense et rond ;
Sur les bords duvetés de vos mèches tordues
Je m’enivre ardemment des senteurs confondues
De l’huile de coco, du musc et du goudron.Longtemps ! toujours ! ma main dans ta crinière lourde
Sèmera le rubis, la perle et le saphir,
Afin qu’à mon désir tu ne sois jamais sourde !
N’es-tu pas l’oasis où je rêve, et la gourde
Où je hume à longs traits le vin du souvenir ?
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Baudelaire, “Le Masque”
25 03 2008Voilà une lecture du poème “Le Masque”, ajouté par Baudelaire dans la seconde édition des Fleurs du mal en 1861. Ce poème est l’ekphrasis d’une statue d’Ernest Christophe, à qui il dédie le poème. L’enjeu de ce travail est double : comprendre pourquoi Baudelaire orchestre une mise en scène pour décrire la statue, et quel est le sens de l’insertion du poème à l’endroit où Baudelaire a choisi de le placer.
Ce travail a été publié dans 1857, Baudelaire et Les Fleurs du Mal, sous la direction de Pierre Brunel et Giovanni Dotoli, Fasano, Schena Editore, Biblioteca Della Ricerca, Bari-Paris n° 4, 2007 :


LE MASQUE
Statue allégorique dans le goût de la Renaissance
A Ernest Christophe, statuaire
Contemplons ce trésor de grâces florentines;
Dans l’ondulation de ce corps musculeux
L’Élégance et la Force abondent, sœurs divines.
Cette femme, morceau vraiment miraculeux,
Divinement robuste, adorablement mince,
Est faite pour trôner sur des lits somptueux,
Et charmer les loisirs d’un pontife ou d’un prince.- Aussi, vois ce souris fin et voluptueux
Où la Fatuité promène son extase;
Ce long regard sournois, langoureux et moqueur;
Ce visage mignard, tout encadré de gaze,
Dont chaque trait nous dit avec un air vainqueur :
«La Volupté m’appelle et l’Amour me couronne!»
A cet être doué de tant de majesté
Vois quel charme excitant la gentillesse donne !
Approchons, et tournons autour de sa beauté.O blasphème de l’art! ô surprise fatale !
La femme au corps divin, promettant le bonheur,
Par le haut se termine en monstre bicéphale !- Mais non! ce n’est qu’un masque, un décor suborneur,
Ce visage éclairé d’une exquise grimace,
Et, regarde, voici, crispée atrocement,
La véritable tête, et la sincère face
Renversée à l’abri de la face qui ment.
Pauvre grande beauté ! le magnifique fleuve
De tes pleurs aboutit dans mon cœur soucieux;
Ton mensonge m’enivre, et mon âme s’abreuve
Aux flots que la Douleur fait jaillir de tes yeux!- Mais pourquoi pleure-t-elle ? Elle, beauté parfaite
Qui mettrait à ses pieds le genre humain vaincu,
Quel mal mystérieux ronge son flanc d’athlète ?- Elle pleure, insensé, parce qu’elle a vécu !
Et parce qu’elle vit ! Mais ce qu’elle déplore
Surtout, ce qui la fait frémir jusqu’aux genoux,
C’est que demain, hélas! il faudra vivre encore !
Demain, après-demain et toujours ! – comme nous !
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“Elévation”, Baudelaire
25 03 2008Voilà un travail de moindre ampleur que les autres études sur Baudelaire ; il s’agit d’un simple commentaire du poème “Elevation” réalisé pour la validation d’un séminaire de M2.
ELEVATION
Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées,
Des montagnes, des bois, des nuages, des mers,
Par delà le soleil, par delà les éthers,
Par delà les confins des sphères étoilées,Mon esprit, tu te meus avec agilité,
Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l’onde,
Tu sillonnes gaiement l’immensité profonde
Avec une indicible et mâle volupté.Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides;
Va te purifier dans l’air supérieur,
Et bois, comme une pure et divine liqueur,
Le feu clair qui remplit les espaces limpides.Derrière les ennuis et les vastes chagrins
Qui chargent de leur poids l’existence brumeuse,
Heureux celui qui peut d’une aile vigoureuse
S’élancer vers les champs lumineux et sereins;Celui dont les pensers, comme des alouettes,
Vers les cieux le matin prennent un libre essor,
- Qui plane sur la vie, et comprend sans effort
Le langage des fleurs et des choses muettes!
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