Under the shadow of my boughs

19 09 2009

A une amie que l’envie de chanter démangeait, mais qui ne se sentait pas d’écrire des paroles, je promis un jour de composer un texte à mettre en musique. Voilà donc quelques words for music perhaps, que je livre en pâture aux inspirations des uns et des autres…

*

Promises, oaths, sorrowful songs,
Prayers, poems, words of despair;
I can remember what was told
Under the shadow of my boughs.

Exhausted poets came by me
And found my leaves a fitting roof;
I can remember what they dreamt
Under the shadow of my boughs.

Broken-heart lovers ran crying,
One put a rope around her neck;
Her body hanged and disappeared
Under the shadow of my boughs.

You wand’ring man, in quest of those
Legends the winds bring from afar;
Sit down and hear the dead talking
Under the shadow of my boughs.

When through my leaves the winds do blow,
Making of me a giant lyre,
Melodies fall like golden wreaths
Under the shadow of my boughs.





Le lustre de Baudelaire

14 12 2008

Les écrits intimes de Baudelaire constituent une matière étrange, contradictoire, où les aphorismes sur l’amour et les pensées misogynes côtoient de pénétrants aveux et les introspections les plus sévères. Le poète y met à nu la véritable fébrilité de son cœur, il jette pêle-mêle sur le papier ses incertitudes, ses dégoûts et ses fascinations, ses opinions les plus basses. Il nous offre l’occasion de vivre au plus près les obsessions d’un être et ses tourments :  la contradiction de l’esprit qu’attirent également Dieu et Satan, que hantent la paresse et la dissipation de l’esprit… Ces innombrables feuillets apparaissent comme l’antichambre des productions littéraires et critiques de Baudelaire. Toutes les pensées s’y montrent, jaillissent comme autant de fusées. Et l’on comprend d’autant mieux l’effort qu’ont nécessité les poèmes, la construction des Fleurs du mal et du Spleen de Paris : se frayer un chemin dans le désordre de l’esprit, reconnaître quelles pulsions méritent d’être suivies, et quelles autres il faut combattre.

En relisant récemment ces écrits, je suis tombé sur ces quelques lignes où Baudelaire écrit qu’au théâtre…

Ce que j’ai toujours trouvé de plus beau dans un théâtre, dans mon enfance et encore maintenant, c’est le lustre – un bel objet lumineux, cristallin, compliqué, circulaire et symétrique.

Mon cœur mis à nu, feuillet 17

Le véritable spectacle, au théâtre, c’est le lustre, écrit-il ensuite. On devine que c’est bien plus qu’une sensation esthétique qui fait frémir Baudelaire ; on devine une adhésion magnétique, une secrète correspondance entre l’état auquel aspire l’esprit de Baudelaire et l’harmonie formelle et la transparence du lustre. Un esprit enfin ordonné, où chaque pensée trouve sa place au sein d’un réseau clair et beau ; esprit qu’ont cessé de torturer ses fantômes et sa lucidité ; esprit qu’un nombre ordonne, dont les arabesques de cristal, les pampilles et les flammes immobiles sont la face visible. Un lustre, nuée luminescente maintenue par une architecture arborescente régulière… Un objet « où le luxe a plaisir à se mirer dans l’ordre », pour reprendre une formule de « L’invitation au voyage » (Spleen de Paris).

Lorsque le rêve d’un palais luxuriant remplace la réalité de son taudis, le poète de « Rêve parisien » écrit qu’il avait « banni de ces spectacles, / Le végétal irrégulier ». Le lustre représente le reflet inverse des productions naturelles, il substitue au foisonnement inquiétant des végétaux une mesure, une géométrie. Revendication de la supériorité de l’esprit humain qui dompte la nature, conjure son engendrement perpétuel et choisit de substituer à la vie terrestre la réclusion dans un paradis artificiel, un château de beauté. On pressent Des Esseintes dans cette fascination :

Et des cataractes pesantes,
Comme des rideaux de cristal,
Se suspendaient, éblouissantes,
A des murailles de métal.

Non d’arbres mais de colonnades
Les étangs dormants s’entouraient,
Où de gigantesques naïades,
Comme des femmes, se miraient.

[…]

C’étaient des pierres inouïes
Et des flots magiques ; c’étaient
D’immenses glaces éblouies
Par tout ce qu’elles reflétaient !

« Rêve parisien »

Et pourtant ! Les Fleurs du mal ne sont pas un lustre ! Rien de cristallin… Au contraire, c’est un diamant irrégulier, un livre dont les ambiguïtés et les grincements ouvrent des gouffres qui absorbent la lumière. Rien, dans l’architecture du recueil, de la circularité ou de la symétrie du lustre. La charpente en est plutôt baroque, le cours celui d’un fleuve tortueux, allant de précipice en précipice, pour se jeter finalement dans la mort. Chaque poème est l’occasion d’une bifurcation, d’une correction de trajectoire.

Le lustre et l’ataraxie qu’il promet sont un mensonge, et Baudelaire le sait (c’est bien le sujet de « L’amour du mensonge »), c’est la promesse d’une fausse délivrance, un but inaccessible. C’est le rêve d’un détachement spirituel, d’un abstraction de la réalité, d’une idéalité pure. Mais c’est un peu de paix que s’accorde le poète obsédé par la chair et la mort. Il y a quelque chose de touchant dans ces lignes, dans l’accumulation frénétique d’adjectifs qui tentent d’exprimer intégralement la perfection et l’harmonie : « lumineux, cristallin, compliqué, circulaire et symétrique ».

*

Si ces lignes de Baudelaire me fascinent, je n’en doute pas, c’est qu’elles me rappellent une fascination personnelle pour les arbres. Les lecteurs familiers de ce blog ont pu suivre l’élaboration d’un cycle de sonnets dédiés aux arbres. Cycle prétendument achevé par un « Adieu », mais qu’en réalité je sais bien qu’il faut que je creuse encore. L’élan du tronc qui se dédouble à l’infini comme pour explorer le ciel par mille chemins, le feuillage qui retient la lumière, qui bouge doucement dans le vent… Un équilibre que les mobiles de Calder m’ont toujours semblé rendre avec fantaisie et légèreté. Je pense aussi à ce très beau poème de Seamus Heaney :

THE POPLAR

Wind shakes the big poplar, quicksilvering
The whole tree in a single sweep.
What bright scale fell and left this needle quivering ?
What loaded balances have come to grief ?

The Spirit Level, London, Faber & Faber, 1996

Tout cela est en germe dans le lustre qu’admire Baudelaire : une sensation d’ordre, d’équilibre, de compensations… En germe, rêvé peut-être, mais pas encore envisagé sérieusement ; le lustre invoque plutôt une perfection close sur soi, il est le symbole d’un état impossible à atteindre et sa brillance est celle d’une structure claire, non d’une présence qui se détache. Rien de l’allégorie ouverte du poème de Heaney. Mensonge d’ordre et d’unité donc, mais qui permet, en creux, de mesurer la sensation de désordre et de déchirement qu’éprouve Baudelaire.





« Adieu », poème

24 09 2008

Voilà l’ultime sonnet consacré aux arbres, en forme de conclusion, d’épilogue. En écrivant ce poème, je pris peu à peu conscience que j’étais en train de récrire « Sailing to Byzantium » de Yeats. Non seulement je cite ce poème (« unless / Soul clap its hands and sings, and louder sings »), mais le titre, l’aspiration à une métamorphose, la croisière vers une autre rive où brûle un feu rédempteur… tout me semble guidé par ce grand poème de Yeats. J’ignore donc ce que vaut ce poème, mais il me semblait nécessaire de mentionner cette influence, cette obsession.

*

ADIEU

Mais il faut, je le sais, que je meure.
Oh ! laisse-moi rêver à ma métamorphose,
Et grandis, dans cette autre lumière,
Sur ta rive de brume, lointaine, incandescente.

Un bras de ce feu se détache, s’envole,
Qu’attise le souffle recueilli du temps ;
Un chant se fait là-bas… mon âme frappe,
Frappe des mains plus fort encore…

Je le sais qui m’invente, déjà dans l’avenir,
Défait mon désespoir et ma pauvreté,
Et lave enfin le front noirci des morts
Que l’obsession ne lâche pas.

- Que je ne cesse pas de me débattre, de lutter
Car c’est d’épuisement que je dois mourir.

© Maxime Durisotti, sept. 2008





« Parole de l’arbre », poème

2 08 2008

PAROLE DE L’ARBRE

Dis-moi, archer au poitrail d’or, – ta cervelle
Roule bien des murmures de sagesse,
Et ton souffle est si calme, là-haut –
Raconte-moi ta solitude, ta légende :

« Non point emblème ou chiffre mais
Le chevalier, jouissant calme dans l’air frais ;
Et l’azur est ma sœur, que, nageur amoureux,
Semis croissant d’étoiles, je traverse, j’explore.

J’émerge de bien des combats, mémoire
Des sombres appétits, des sexes tendus ;
Tu peux rêver de cartes, de filons, de routes –
Mais t’échoueras cent fois contre ma paix :

Mon visage c’est une palme pure… et je ris,
Moi ton image inverse dans l’eau d’éternité. »

© Maxime Durisotti, 2008

*

Klimt-Tree of life

G. Klimt - Arbre de vie





« Un árbol », poema (traduction)

11 07 2008

Parlant de Nerval qui avait traduit en français son Faust à l’âge de dix-neuf ans, Goethe écrivait qu’il avait rajeuni, revivifié son texte. Une bonne traduction poétique doit être une renaissance ; et rien, peut-être, ne flatte plus un auteur qu’une bonne traduction de son texte, signe qu’un lecteur a patiemment écouté son texte, et a tenté à son tour le travail de rassemblement qui est celui de la poésie, et que l’on croyait unique. Traduire, c’est prendre le flambeau d’un espoir : celui que les hommes ont en partage les mêmes expériences, que malgré le sentiment de solitude et de singularité, la diversité des langues, les siècles, il est possible de se retrouver dans un même geste.

Lire la traduction d’un de ses poèmes, quelle expérience ! Comme si, au loin, sur cette montagne que nous croyions déserte, quelqu’un reproduisait les gestes que nous avions effectués, célébrant seul. Comme si un regard s’était tourné vers nous, éclairant un peu le sens du chemin parcouru, et rachetant un peu notre effort qu’on a cru, un temps, n’être qu’une vaine dépense d’énergie, une rêverie creuse. C’est le plaisir que m’a offert Versions Célestes, en traduisant en espagnol « Un arbre ». Je lui envoie mes plus chaleureux remerciements pour cette tâche dont elle a spontanément eu l’initiative – car j’ai cru deviner qu’il s’agissait d’une femme, ou j’ai voulu qu’il fût ainsi ; mais d’où vient ce désir que ce soit une femme qui relaye ma voix, qui la prolonge, l’absorbe… Je reproduis ici sa traduction, et vous invite vivement à visiter son blog : http://versionscelestes.wordpress.com

*

UN ÁRBOL

Para ti, gesto simple el de ser;
Qué soy sino desorden, agudo fuego
O crispación salvaje a costa de este
Sensual desenlace – de esta miel

En la cadera del tiempo estirado, laxo.
Corazón, crónica, riada… las palabras
Se devoran entre sí e inflaman
Esta memoria en ramas, tu nombre.

– Ángel de adoración, en cada malla
Del aire vives agachado, y cada grito
Crece de flor entre tus manos.

¿ Y como a ti con el sol mi cráneo
Se partirá ? dejando que en la espesura
Brillen los símbolos más simples.

Traduction : Versions Célestes





« Un arbre », poème (2)

6 07 2008

UN ARBRE

II

Vaste sourire étalé dans le feuillage ;
Fidèle l’arbre à la dictée du temps, qui dit
D’un même mot la flaque claire après la pluie
Et l’eau instable des rêves, l’eau profonde ;

De l’ordre peu à peu la face feint de s’assembler
En ces cryptes aériennes, sur ces dalles solaires :
Musique ! Illusion et mémoire mêlées !
Je voudrais m’agenouiller contre le ciel et boire !

Mais point de marches dérobées. – Gravir
Est une patiente dispersion dans la lumière,
Une leçon sévère à prendre dans son vin

D’égarement, d’oubli et de refus…
Et quelles mains écartelées, brûlées d’accueillir,
Faut-il au terrestre rite si haut célébré ?

© Maxime Durisotti, 2008

*

Calder

Illustration : Alexander Calder, Totem





« Un arbre », poème

3 06 2008

UN ARBRE

Etre est un geste simple pour toi ;
Que suis-je que désordre, fébrile feu,
Ou crispation sauvage au prix de ce
Sensuel dénouement – de ce miel

Sur la hanche du temps étiré, détendu.
Cœur, croisière, crue… les mots
S’entre-dévorent, qui enflamment
Ce rameau de mémoire, ton nom.

– Ange d’adoration, sur chaque maille
De l’air tu vis penché, et chaque cri
Grandit en fleur entre tes mains.

Et comme toi par le soleil mon crâne
Sera-t-il fendu ? laissant briller dans
Le feuillage les plus simples symboles.

© Maxime Durisotti, juin 2008

*

Paysage aux trois arbres

Illustration : Rembrandt, Paysage aux trois arbres, eau-forte, 1643








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