Au treizième coup de minuit, M. Remy

15 06 2008

Au treizième coup de minuitLe livre de Michel Remy est une anthologie du surréalisme, non seulement de la poésie surréaliste, puisqu’il présente des traductions de nombreux poètes (David Gascoyne, E.L.T. Mesens, Roland Penrose, Emmy Bridgwater, Ithell Colquhoun, Anthony Earnshaw), mais aussi de la peinture surréaliste : on y découvre beaucoup d’encres de Desmond Morris, l’éthologue célèbre du Singe nu, et de reproductions de toiles des mêmes poètes, mises en regard avec les poèmes. Les reproductions, la mise en page aérée et la belle typographie font de Au treizième coup de minuit un livre élégant et agréable à consulter.

Le livre s’ouvre sur une préface qui retrace les grandes étapes de la naissance du Surréalisme en Angleterre. Installation lente que l’auteur compare à une “effraction progressive” faite dans une Angleterre frileuse voire dédaigneuse à l’égard de ces “étranges dieux venus de France” (F. Rutter, critique influent du Sunday Times). Quand la Mayor Gallery accueille Klee, Arp ou Miro en 1933, les journalistes crient à la mauvaise plaisanterie, à l’infantilisme. Certes des films de Man Ray ou de René Clair avaient été projetés, des toiles de Dali avaient été exposée ; et l’Angleterre fut le terreau de nombreuses manifestations, mais toutes isolées, sans unité idéologique ou artistique. Comme l’écrit M. Remy :”Il ne s’est jamais agi pour le groupe surréaliste anglais de formaliser un discours, de se dire à travers des théorisations ou des explications ; il est au contraire passé, dès son introduction en Angleterre, directement, sans attendre [...] à l’éparpillement des œuvres et des discours.” (p. 22-23) L’histoire du surréalisme en Angleterre est l’une des plus “convulsives” écrit-il ensuite. Ce n’est qu’en 1936, avec l’Exposition internationale du Surréalisme à Londres qu’aura lieu l’acte d’entérinement du Surréalisme en Angleterre, légitimant et rassemblant d’un coup toutes les manifestations qui avaient froissé la sensibilité des critiques d’art jusque là. – Michel Remy traite ensuite de la vie du groupe surréaliste, de son engagement et de son rapport particulier à la France, et à Breton. Lisez la suite de cette entrée »





Montaigne, Zweig

9 06 2008

ZweigVoilà un tout petit livre, mais d’une inestimable qualité.

C’est une petite biographie de Montaigne, que Zweig a rédigée vers la fin de sa vie. Il s’est déjà réfugié à Pétropolis lorsqu’il relit passionnément les Essais ; c’est un homme déjà dévasté par la certitude que l’horreur est inévitable. Comme l’écrit Roland Jaccard dans sa très belle préface, Zweig avait rencontré Freud lorsqu’il s’était installé à Bath, mais il acceptait avec bien moins facilement que lui le fait que la culture ne guérira pas l’homme de ses pulsions destructrices. Pour le médecin la barbarie nazie est une tragique confirmation de ses théories, et pour l’homme de lettres humaniste c’est le revers infligé par l’histoire à l’espoir construit et porté par toute une vie. Dans les tristes jours brésiliens que Zweig partage avec Lotte - il y aurait un roman à écrire cet amour me semble-t-il - Montaigne se dresse comme un modèle inattendu ; l’occasion pour Zweig de chercher un salut aux idées qu’il a défendues, et que le cours des événements semble fouler du talon.

Montaigne est l’homme d’une fin de siècle. La vague enthousiaste de l’humanisme a reflué lorsqu’il commence à écrire, la joie de vivre délirante de Rabelais (par ailleurs extrêmement critique et lucide sur les ambitions de son siècle) laisse place à une modestie presque obséquieuse, l’examen critique de toute chose se retourne contre soi : l’homme se retrouve définitivement seul ; Montaigne relève le défi :

Même aux temps fanatiques, à l’époque de la chasse aux sorcières, de la “Chambre Ardente” et de l’Inquisition, les hommes ont toujours pu vivre ; pas un seul instant cela n’a pu troubler la clarté d’esprit et l’humanité d’un Erasme, d’un Montaigne, d’un Catellion. Et tandis que les autres, les professeurs en Sorbonne, les conseillers, les légats, les Zwingli, les Calvin, proclament : “Nous connaissons la vérité”, la réponse de Montaigne est “Que sais-je ?” ; tandis que, par la roue et l’exil, ils veulent imposer : “C’est ainsi que vous devez vivre !”, son conseil à lui est : pensez vos propres pensées et non pas les miennes ! Vivez votre vie ! Ne me suivez pas aveuglément !

pp. 92-93

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“Un arbre”, poème

3 06 2008

UN ARBRE

Etre est un geste simple pour toi ;
Que suis-je que désordre, fébrile feu,
Ou crispation sauvage au prix de ce
Sensuel dénouement – de ce miel

Sur la hanche du temps étiré, détendu.
Cœur, croisière, crue… les mots
S’entre-dévorent, qui enflamment
Ce rameau de mémoire, ton nom.

– Ange d’adoration, sur chaque maille
De l’air tu vis penché, et chaque cri
Grandit en fleur entre tes mains.

Et comme toi par le soleil mon crâne
Sera-t-il fendu ? laissant briller dans
Le feuillage les plus simples symboles.

© Maxime Durisotti, juin 2008

*

Paysage aux trois arbres

Illustration : Rembrandt, Paysage aux trois arbres, eau-forte, 1643





“Mais puisque enfin mon nom doit vivre”, Rousseau

28 05 2008

Continuation du précédent message sur Rousseau : “Un de ces moments trop rares”

Statue de Rousseau à GenèveSi Les Confessions captivent le public contemporain avec la même vigueur, c’est sans doute que la voix de Rousseau est si authentique, que le trait y est si plein. Le geste de Rousseau est indéfinissable, tant s’y confrontent les déterminations : l’ambition littéraire et l’attente de la gloire posthume brouillent le souci de rassembler l’unité de sa vie ; tantôt plaidoirie pro domo et exacerbation du sentiment de persécution, retour ému sur des moments de grâce ou récit de voyage… Les Confessions satisfont aussi notre avidité conceptuelle, puisqu’on y devine ici tel processus psychique, ou que là l’auteur nous offre tel commentaire du travail autobiographique, de ses buts, de ses difficultés. Et c’est bien malheureusement que l’on se voit obligé de ne s’attacher qu’à l’une des ces facettes que l’on repère, quand on prétend commenter le texte si dense de Rousseau, sacrifiant l’unité du geste ; car tout ceci infuse plus ou moins également la parole de l’auteur, tout ceci s’écoule librement dans le flux de l’écriture. Et ce que je dis ici des Confessions peut se dire pour bien des œuvres, voire pour toutes les grandes œuvres artistiques, et bien d’autres l’ont dit avant moi !

Mais le texte de Rousseau me semble proposer un moyen de le questionner, que j’ai déjà tenté de définir dans le précédent message sur Rousseau. En m’appuyant sur un passage du livre III, je proposais de creuser l’idée d’un agent secret qui détermine l’existence, cause finale de la personne. André Breton commence Nadja par un célèbre “Qui suis-je”, qu’il reprend immédiatement en “Qui je hante ?” ; eh bien je retournerai la question de l’identité en “Qui me hante ?”. Lisez la suite de cette entrée »





“Les arbres”, poème

21 05 2008

Courbet Chene

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LES ARBRES

Colloque léger d’air et de feux ; sommeil
Traversé de lumière dans le secret
De vos branchages mêlés. – Oui,
C’est ainsi que vous explorez le temps.

Ou bien c’est une ronde parfois :
Haute, lointaine, et tristement je rêve
De partager votre intelligence… Quelle aube,
Quelle illusion célébrez-vous, ô lucides danseurs ?

– Et qui, autant que vous, peut recueillir
La parole des morts quand, lune éparse,
Elle se brise dans vos feuillages ?

Et ce fleuve s’accroît : « Sauras-tu, dit-il,
Si dignement soutenir le cortège ? - Désire,
Et laisse-moi grandir à contresens. »

© Maxime Durisotti, 2008

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Alechinsky_Arbre

Illustrations : Gustave Courbet, Pierre Alechinsky