Les Onze, Pierre Michon

29 08 2009

michon-onzeUn livre de Pierre Michon sur A sauts & à gambades ! Tout arrive. Ceux qui me connaissent bien m’ont souvent entendu pester contre l’auteur de Vies minuscules ; le narcissisme de l’écriture, son raffinement ostentatoire m’avaient exaspéré, et fait rejeter en bloc l’œuvre de Michon. Mais on dit que seuls les imbéciles ne changent pas d’avis, et l’on verra dans le cas présent que je le suis quand même moitié. Cela dit, voilà quelques mots à propos de ce livre étonnant, trompeur et fantomatique. Quelques mots qui se perdront dans le grand brouhaha médiatique qui entoure toujours la sortie d’un livre de Michon, quand c’est à qui se prosternera le plus théâtralement devant l’évidence sidérante, renouvelée et approfondie du grantécrivain.

Ce livre est fait d’une étrange matière, une espèce de long monologue, sectionné certes en plusieurs chapitres, mais déclamé par une même voix, comme un vieil érudit bavard qui vous accaparerait dans une salle du Louvre pour vous tenir la jambe deux heures à propos d’un tableau que vous venez de voir. Car c’est d’un tableau qu’il s’agit, Les Onze, le chef d’œuvre de François-Elie Corentin, le « Tiepolo de la Terreur ». Les onze membres du Comité de Salut public, « onze stations de chair », surtout onze noms que Michon scande avec délectation, et je reprends à sa suite : Billaud, Carnot, Prieur, Prieur, Couthon, Robespierre, Collot, Barrère, Lindet, Saint-Just, Saint André. Allez au Louvre, ou bien ouvrez votre Robert des noms propres, vous ne trouverez pas Les Onze, vous ne trouverez pas de notice consacrée à Corentin, tout cela est une délicieuse supercherie montée avec malice par Michon. Et l’on y croit ! qui peut se targuer de connaître assez bien le Louvre pour sourire d’emblée devant le livre de Michon. Les nombreuses mentions du « très célèbre tableau », sont un peu insistantes, irritent un peu notre mémoire défaillante qui flaire le mauvais coup, mais enfin, laissons-nous piéger !

La première moitié du livre est plutôt consacrée à François-Elie Corentin, ses grands parents, ses parents, son enfance à Combleux, et l’on retrouve le Michon de la Province, des généalogies successives, de l’enfance et des caractères durs ou tremblants. J’aime beaucoup son traitement du père du peintre, plein d’ambitions littéraires, qui monte à Paris puisque c’est là que tout se joue ; « il allégua de bonne foi ce qu’on commençait d’appeler laïquement une vocation » ; et ses mots sur la conscience de la littérature au XVIIIe siècle, qui n’est plus un amusement de cour mais « un multiplicateur de l’homme, une puissance d’accroissement de l’homme comme les cornues le sont de l’or et les alambics du vin. On appelle ce coup de pouce les écrivains des Lumières […] ». Auguste mémoire, traitée non sans second degré (du moins je l’espère) pour Françoizélie, comme l’appelait sa mère, qui fut instruit par Tiepolo à Wurtzbourg, « cette Franconie sylvestre, aérienne, peuplée de principules pointilleux et de belles blondes, cette Cocagne germanique, où de Venise Tiepolo dans son grand manteau mozartien l’emporta. » François-Elie Corentin, qui très tôt comprend que créer ce n’est pas travailler, que c’est être l’outil d’une plus grande volonté…

Mais c’est la seconde partie la meilleure, enfin celle que j’ai préférée. La commande de l’improbable tableau. Car Les Onze est un tableau qui n’aurait jamais dû exister, qui ne pouvait pas exister, because la situation tout à fait problématique du Comité de Salut public, cet intérimaire violent du pouvoir, ce pouvoir entre chien et loup. Mais le tableau existe, et les onze commissaires sont côte à côte représentés, un bloc humain et froid, un semis de corps durs et de regards ambigus, effrayants. C’est justement cet entre deux qui fut commandé à Corentin, que l’on représente les onze commissaires, et surtout Robespierre, à la fois comme relevant la France et comme des tyrans avides de sang, dans leur grandeur et leur abjection morale, « comme des Représentants magnanimes, ou comme des tigres altérés de sang« . Selon la suite des événements, on produirait le tableau pour célébrer Robespierre ou l’enfoncer. Le scénario inventé par Michon, s’il utiliser intelligemment la situation historique, offre surtout une très belle méditation sur l’art du portrait, sensé replacer la vérité humaine dans cet région intermédiaire entre la gloire et la honte.

Je passe sur la référence pleine de second degré à Michelet, qui célébra le tableau dans douze de ses plus célèbres pages ! Toute ludique et humoristique, ce détour par Michelet permet à Michon d’offrir une dernière page remarquable et pénétrante à sa rêverie, où il tente de percer ce qui fait le sel du tableau, sa participation divine, donnant au livre un tour poétique, un éclair de lucidité. Un grand écrivain, Michon, assurément. Et pourtant, je ne peux m’empêcher de déplorer parfois un manque de légèreté, de second degré, une façon narcissique de décocher une formule bien léchée. C’est un peu too much comme on dit, un peu trop grantécrivain.

*

Pierre Michon, Les Onze, Verdier, 2009, 144 p., 14 €

L’interview de Pierre Michon par Frédéric Ferney, sur le site de sa WebTV Le bateau libre.

leslivres

About these ads

Actions

Information

3 responses

13 09 2009
Stalker

Voir le lien sur ce livre.
Bien cordialement.

14 09 2009
Loïc

jolie note.
De Michon, je n’ai lu que Rimbaud le fils et ça m’a fait le même effet que toi. Trop précieux.

16 09 2009
Maxime

Trop précieux… oui et non. Il y a de la préciosité chez Michon, un goût de faire sonner l’imparfait du subjonctif, un goût du mot juste, du mot précis, qui me rappelle Gracq (ce n’est malheureusement pas un compliment venant de moi). Mais tout de même, Michon est à mon humble avis un grand écrivain ; il y a quelque chose de wagnérien dans son écriture ; je veux dire : une écriture à leitmotives. J’ai lu, moi aussi, son très beau « Rimbaud le fils », juste après « Les Onze », et cela m’est apparu clairement : c’est une parole qui crée des motifs et les répète, les ressasse, les enchevêtre, les noue. On retrouve aussi cela dans « Les Onze » – je suis content d’ailleurs d’amender ici ma note critique par ces quelques mots. Michon trame, tisse sa parole, elle est au sens propre complexe, il fait rouler le sens dans sa langue, il l’approche mais reste à distance toujours. Tout cela avec un second degré, un certain cynisme qui me plaît vraiment. Michon est un magicien… mais tout de même, certaines pages me laissent sceptique, je ne sais pas à quoi m’en tenir… certaines pages de son Rimbaud, que, je le redis, je trouve admirable, me donnent l’impression d’être creuses ; ou plus précisément, l’art magique et wagnérien de Michon me semble celui d’un illusionniste… poudre aux yeux… Je ne puis dire que l’ambiguïté de mon sentiment à l’égard d’un écrivain que certaines de ses pages me donnent envie à la fois d’encenser et de dénoncer.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s




Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

%d blogueurs aiment cette page :