“A sauts et à gambades”, Montaigne
10 05 2008Apostille au précédent message sur Montaigne : “Un tour de l’humaine capacité”.
J’écrivais que Montaigne transformait un principe poétique d’Aristote (écrire non pas ce qui est advenu, mais ce qui peut advenir - tâche propre au poète selon le philosophe) en principe éthique d’écriture : au fil du texte, Montaigne cherche à dessiner la forme de l’humain, s’attachant aux multiples déclinaisons de l’homme, ces possibles qui sont pour lui autant d’occasions d’exemplifier son propos. Les récits qu’il reprend dans ses essais sont l’occasion d’admirer un nouveau “tour de l’humaine capacité” - qu’il suppose un puits infini d’exemples.
Montaigne invente un verbe pour désigner son travail intellectuel : “commer”, “supposer des comes“, des similitudes, donner des cas analogues :
Les discours sont à moy, et se tiennent par la preuve de la raison, non de l’experience ; chacun y peut joindre ses exemples : et qui n’en a point, qu’il ne laisse pas de croire qu’il en est assez, veu le nombre et variété des accidens. Si je ne comme bien, qu’un autre comme pour moy.
Essais, I, XX
Au cours de son travail d’écriture, il accumule des exemples dont il tire parfois une leçon afin d’approfondir sa réflexion. L’écriture de Montaigne est comme fondée sur un mouvement de dérive, sur une instabilité de la pensée. D’un exemple à l’autre, voire, d’une idée à l’autre au sein d’un même essai, l’intelligence de Montaigne tente d’aller le plus loin possible sur les chemins que trace le fonctionnement analogique. Ne perdons pas de vue l’impératif éthique : tous ces chemins sont autant de lieux d’existence pour l’homme ; on pressent un rapport fondamental entre la manière des Essais et leur portée humaniste : chaque esquive de la pensée est une porte d’entrée pour le lecteur, chaque nouvelle analogie est un peu d’espace vivable sauvé pour l’homme. L’espoir de Montaigne semble ainsi se réfugier dans l’aspect vibratile de son imagination. Au fil du temps, cette tendance à la digression va se radicaliser dans les Essais ; et l’on sait par exemple l’art avec lequel Montaigne manie les digressions lorsque, les enchaînant apparemment sans raison dans le célèbre chapitre “Des coches”, il finit par une dénonciation sans appel des outrages commis aux indigènes. Mais il sait aussi s’interrompre, soulignant le peu de rapport de sa variation avec son thème :
Cette farcisseure, est un peu hors de mon theme. Je m’esgare : mais plustost par licence, que par mesgarde : Mes fantaisies se suyvent : mais par fois c’est de loing : et se regardent, mais d’une veue oblique.[…] J’aime l’alleure poetique, à sauts et à gambades.
Essais, III, IX
Du fait de “commer” à la digression, il n’y a qu’un pas. Et pourtant, nous dit Montaigne, il ne perd jamais le fil de son discours : “C’est l’indiligent lecteur qui perd mon subject, non pas moy.” Dès lors, le mouvement de l’écriture l’emporte sur la composition. Montaigne sacrifie l’unité du propos au geste d’écriture, par quoi l’esprit s’explore ; d’une certaine manière, on peut sentir planer la menace du narcissisme. Loin de moi le désir de taxer Montaigne d’égocentrisme ! mais il y a chez lui une fascination pour la dérive, l’embranchement imprévu de la pensée, la greffe d’un chemin inattendu, trace de son esprit “volage” qui lui donne aussi l’occasion de faire un retour sur lui - lui-même se sachant un exemple supplémentaire de l’humaine capacité. En tout cas, cette instabilité fondamentale, qui s’incarne non seulement en ces “sauts et gambades” de la pensée, mais aussi en certaines contradictions, me rend amicale la présence de Montaigne, et fait des Essais un domaine accueillant, un lieu de vie chaleureux pour l’esprit - n’était le scepticisme permanent de l’auteur, qui nous garde d’oublier les gouffres auxquels l’existence humaine est livrée, et de s’oublier dans sa parole.