Le recueillement du lièvre

1 07 2009

Dans son livre de mémoires qu’il vient de publier chez Gallimard, Le Lièvre de Patagonie, Claude Lanzmann commence par une longue citation du Lièvre doré de Silvina Ocampo, où il est question d’un lièvre. En voilà la partie centrale :

Les innombrables transmigrations de son âme lui avaient appris à se rendre invisible ou visible dans les moments propices à la complicité avec Dieu ou quelques anges audacieux. Pendant cinq minutes, à midi, il faisait toujours une halte au même endroit dans la campagne. Les oreilles dressées, il écoutait quelque chose.
Le bruit assourdissant d’une cataracte qui fait fuir les oiseaux et le crépitement d’un bois en feu qui effraie les animaux les plus téméraires n’auraient pas dilaté autant ses yeux.

Le recueillement du lièvre, à midi. Quelle belle image que cette halte du lièvre, qu’on imagine plutôt sillonnant les prés à toute vitesse, impossible à rattraper, détalant :

Dans son désarroi, il se rangea sur le bas côté et s’arrêta. C’était un gag qui lui était particulier, quand il roulait seul : il s’arrêtait tout le temps, en faisant lever la croupe à sa voiture sur les rigoles de l’accotement, comme un lapin qui s’assied sur son derrière un instant pour réfléchir, avant de recommencer à détaler.

Julien Gracq, “La presqu’île”, La Presqu’île

L’habitant furtif des campagnes dont la course haletante fait remuer les herbes hautes, faisant étrangement vibrer les touffes vertes, le voilà immobilisé, le museau levé dans la lumière de midi, célébrant la perfection d’un instant terrestre :

Aussitôt que l’idée du Déluge se fut rassise,
Un lièvre s’arrêta dans les sainfoins et les clochettes mouvantes et dit sa prière à l’arc en ciel à travers la toile de l’araignée.
Oh les pierres précieuses qui se cachaient, – les fleurs qui regardaient déjà.

Arthur Rimbaud, “Après le Déluge”, Illuminations





Echapper à la psychanalyse, Didier Eribon

30 06 2009

Didier Eribon, auteur entre autres d’une passionnante biographie de Michel Foucault (Flammarion, 1989), est aussi l’auteur des Réflexions sur la question gay (Fayard, 1999), ainsi que d’autres ouvrages sur la culture gay & lesbienne. Dans Echapper à la psychanalyse (2005), il propose une critique radicale de l’arrogance normative de la psychanalyse, de son homophobie inavouée.

C’est Lacan qui en prend pour son grade, dont Eribon cite des passages où le psychanalyste français affirme la normalité fondamentale de la structure de couple hétérosexuel, à laquelle toute relation doit aboutir ; les homosexuels sont des pervers. Lacan, écrit Didier Eribon, reste  marqué par l’idéologie clinique des années 20, celles de sa formation ; le tournant linguistique lui aura simplement permis de donner des vêtements neufs à une vieille pensée réactionnaire vaguement catholique. Je me vois obligé d’admettre cette lecture de Lacan, n’ayant pas assez fréquenté ses écrits pour juger du point de vue. Ce qui n’enlève rien à l’aspect extrêmement stimulant de la critique, qui nous renvoie encore une fois à la structuration éminemment androcentrique de nos sociétés, à la caducité de la normalité hétérosexuelle, à notre impossibilité d’accepter de nouvelles formes de relations subjectives. Inventer de nouvelles identités, voilà peut-être le mot-clé d’Eribon. Stimulante, vibrante même, cette pensée qui confronte l’hétérosexualité à ses limites, à son illusion de nature. Politiquement, il ne s’agit pas d’être tolérant - ce qui reste finalement un mouvement de gentille condescendance de la part d’une société qui reste convaincue de la supériorité de la norme sociale qu’elle incarne – mais de balayer jusqu’à la certitude intime qu’on a d’être légitimé par une loi naturelle. La place des homosexuels dans la société semble pouvoir n’évoluer qu’au prix de cette mise en danger de soi ; tant qu’on demandera à des psychiatres ou des psychanalystes s’ils jugent envisageable qu’un couple homosexuel adopte un enfant, on continuera d’affirmer leur identité comme marginale, problématique, anormale, sujette à une objectivation scientifique. Pour aller plus loin, je conseille de visiter le site de Didier Eribon, notamment le texte intitulé “L’inconscient des psychanalystes au miroir de l’homosexualité” (1999), et un entretien dans L’Humanité (2004) : “Défaire la norme hétérosexuelle qui organise le droit”.

Contre Lacan, Barthes et ses Fragments d’un discours amoureux, dont Eribon rappelle l’ambition : faire entendre la parole amoureuse, lui rendre sa liberté, l’affirmer en dépit de la doxa qui la ridiculise, en opposition au discours psychanalytique qui ne le traite que comme symptôme. Affirmer le discours amoureux, cette sentimentalité parfois triviale : “On a donc substitué à la description du discours amoureux sa simulation, et l’on a rendu à ce discours sa personne fondamentale qui est le je, de façon à mettre en scène une énonciation, non une analyse.”(FDA, p. 29). Eribon commente : “Affirmer le discours amoureux, c’est donc résister à l’interprétation, mettre à distance les codes interprétatifs et les savoirs, qui les instituent et les font fonctionner. Affirmer l’amour, pour Barthes, revient à repousser la psychanalyse sans chercher à lui substituer une autre théorie, de quelque registre qu’elle soit.” (p. 44). Cette prise de distance avec la psychanalyse trouve sa place toute naturelle alors que Foucault, dans La Volonté de savoir, interprète le geste freudien de libération de la parole comme une autre manifestation, la dernière métamorphose d’un dispositif enjoignant à parler de sexe ; de même Deleuze et Guattari, avec leur Anti-Œdipe entendaient discréditer définitivement le schéma théorique œdipien auquel la psychanalyse ne sait qu’assigner et réduire ses patients. C’est de toutes parts une volonté d’échapper à la transcendance de l’Ordre Symbolique. Et pour Barthes le désir de rendre au sentiment amoureux sa mobilité, sa fébrilité, sa créativité. Dans ce sillage, le livre d’Eribon est un “manifeste” pour penser l’amour, autrement que la psychanalyse qui ne le considère en gros que comme un symptôme.

Après quelques pages consacrées au “neutre” selon Roland Barthes, et aux considérations de Foucault sur la nécessité ou pas d’avoir un sexe déterminé, Didier Eribon appelle à un rejet total de la psychanalyse, bornée selon lui à tout arraisonner à sa théorie, à la sacro-sainte différence des sexes, à la transcendance de l’ordre symbolique. Il est selon lui “plus efficace et plus productif […] De se défaire de l’évidence avec laquelle [les notions-clés de la psychanalyse] se présentent à nous et qui a été gravée dans nos têtes par l’inculcation culturelle dont elles font l’objet. De les rejeter totalement, ainsi que le régime de pensée qu’elles définissent, délimitent et imposent, et dans lequel on reste nécessairement piégé tant qu’on en accepte les termes et, avec eux, la conception du psychisme à laquelle ces termes sont intrinsèquement liés.” Condamnation sans appel : “En tout cas, je crois qu’il nous faut choisir : c’est Freud (Lacan) ou Foucault.”

“On ne peut pas purifier ces notions de leur contenu hétérosexistes, fondées sur des structures sociales et cognitives hétérosexistes.” Le point de vue d’Eribon, on ne l’oublie pas, est celui du défenseur d’une pensée nouvelle de l’homosexualité, et ce rejet en bloc de la psychanalyse s’en trouve d’autant plus légitimé. Plus encore que la théorie psychanalytique, c’est le pouvoir et la violence conséquente qu’elle exerce, les signes d’un orgueil qu’elle tire de sa scientificité, ou de ses prétentions de scientificité. Ce que rejette Eribon, me semble-t-il, c’est la prétention normative de la psychanalyse, qui n’est fondée que sur un vieux rêve positiviste ; sur le rêve qu’il y a un comportement social sain. Didier Eribon, avec Barthes et Foucault, propose une politique des différences, “sans autre programme que celui qui consiste à vouloir faire proliférer les différences et donc les libertés et les possibilités”. De nouvelles subjectivations, des “expérimentations” identitaires, qui donnerait, pour reprendre la belle formule d’Edouard Glissant définissant sa politique de la relation “un pur chatoiement des différences”.

*

Oui mais…

Cette réflexion est passionnante, car elle veut casser la prétention absolue de la psychanalyse, et nous offre un peu d’air frais. Il y a quelque chose de terroriste dans la théorie psychanalytique ; on n’y vit plus que comme incarnation maladive d’un schème symbolique. Sa puissance herméneutique terrasse potentiellement toutes les identités. Complètement inculte en matière de théorique queer, de pensée gay ou LGBT, l’hétéro que je suis demeure fasciné par cette remise en question de la valeur absolue des schémas psychiques dans lesquels on a l’habitude de se reconnaître. Cette mise en danger me semble salutaire pour la société. On comprendra sans doute un jour qu’il était aussi ridicule de mettre à l’écart les homosexuels d’après des principes scientifiques qu’il était ridicule de dire que les Noirs n’avaient pas d’âme selon d’obscurs critères culturels. Et si toute cette scientificité n’allait pas, dans quelques siècles, passer comme un trait historique assez drôle, et bien heureusement effacé des mentalités.

Je voudrais tenter cependant de “sauver la psychanalyse”, ou de lui offrir une porte de sortie, une chance de se métamorphoser, de se réinventer.  En ce qui me concerne, ce qui m’a toujours attiré dans la psychanalyse, ce n’est pas la théorie elle-même, l’établissement de schémas symboliques permettant de comprendre la formation des identités, mais l’écoute psychanalytique. Oui, je sais, Foucault, La Volonté de savoir, l’illusion d’une “libération de la parole”, et au final la vieille tradition de l’aveu, de la confession, le pouvoir psychiatrique… Une question d’abord, dans la perspective critique d’Eribon, quid de la dimension curative de l’analyse ? N’oublions pas que Freud cherchait à traiter les hystériques, des patients qui venaient le voir pour résoudre un grave problème, un malaise, se libérer d’un symptôme. Et qu’avant l’établissement d’un dispositif d’écoute : le divan, la position relative de l’analyste, il y a la découverte d’une parole humaine, d’un flot inconnu, d’une densité, d’une profondeur et d’une complexité propre. Ce n’est qu’ensuite que Freud élabore des règles pour l’écoute, une méthode d’investigation ; tout est rattrapé par le vœu de fonder scientifiquement la démarche, tout se structure, une théorie et une pratique. La libération de la parole n’est plus possible, puisque tout est organisé pour que l’on parle ; nous-mêmes, patients, connaisseurs à tout le moins d’une vulgate psychanalytique, on y va pour parler, pour retrouver cette injonction, s’y soumettre, et rechercher les effets de cette libération. C’est là que Foucault intervient, relevant la perversion du système. Mais n’y a-t-il pas eu ce moment, cette seconde extraordinaire où une parole s’exprimait, où tout un corps noué, une condensation de frustrations, de désirs bridés, d’aspirations, de rêves et de hontes, où tout cela a frémi doublement, d’horreur d’abord, prenant conscience de l’énormité morale que cela demandait de traiter, et de joie aussi, sentant le bienfait de cette libération, et s’égarant dans le rêve de n’être plus qu’un flot langagier. L’extériorisation que permet la parole humaine, quand elle se fait retour sur soi, offre la chance me semble-t-il, d’arriver à la conscience de soi. Et si la psychanalyse avait une voie de salut en se réinventant comme technique d’aide à la prise de conscience de soi ; au lieu d’arraisonner les individus à des schèmes qu’elle a aveuglément élaborés, sans être lucide sur les déterminations idéologiques qui les structurent, elle serait le moyen de pousser chacun à la formulation de son histoire. Il s’agirait pour chacun de ressaisir son histoire dans sa parole ; et si des schèmes symboliques peuvent aider, alors pourquoi pas, mais alors comme une carte de repérage, en ayant conscience qu’il existe une différence entre la représentation plane d’un terrain et sa réalité, les aspérités, les pierres, le faible éclairage au crépuscule, les sables mouvants, etc… Il faudrait, en gros, qu’une créativité, qu’une imagination permette cette conscience de soi, de vivre son histoire autrement que comme une suite de névroses.

Envoi

Vous l’aurez compris, c’est la poésie qui revient à la charge, la poésie comme écoute critique de son intériorité, comme vœu de connaissance de soi. Traduire le livre I du Prélude de Wordsworth a été une expérience très enrichissante, car je fus plongé au cœur d’une vaste entreprise de conscience de soi. Les longues laisses de Wordsworth ont quelque chose d’un flot de parole, et c’est au sein des contradictions, quand seulement il les a formulées, qu’il se tourne avec lucidité vers son enfance, qu’il y trouve une matière propice à retrouver des certitudes fondamentales, inaltérables pour l’avenir, une autorité nouvelle et encourageante pour sa carrière de poète. Fi de la théorie psychanalytique, la poésie a suffi. Alors bien sûr, tout le monde n’est pas Wordsworth, mais les grands gestes poétiques ont quelque chose à nous dire, et à offrir à la psychanalyse : lui rappeler qu’elle s’est constituée avec l’attention à une parole humaine. Remettre au centre des préoccupations cette parole humaine, l’aider à prendre conscience de soi et à s’affranchir, voilà ce qui me semble être un salut possible pour la psychanalyse. Dans le sillage de Foucault, Eribon critique la croyance qu’a la psychanalyse qu’il existe une vérité humaine, à laquelle il faudrait ramener les sujets. Acceptons au contraire que chacun puisse fonder sa vérité, inventer conscienceusement la légende de son identité.

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Didier Eribon, Echapper à la psychanalyse, Editions Léo Scheer, 2005, 96 p., 15 €

Le site personnel de Didier Eribon

leslivres

 





Pulsion de traduire

25 06 2009

C’est la très belle expression d’Antoine Berman, sur laquelle j’avais commencé à broder quelques mots. Dans l’espoir que d’autres suivront…

Il faudrait tenter de cerner l’insensible moment où naît chez le lecteur la pulsion de traduire, où le texte étranger ne suffit plus, où la lecture devient insatisfaisante, frustrante. Déclaration inconsciente d’un état d’urgence, qui met le corps en panique et le pousse à prendre la plume, à débrouiller le nœud de mots qui affluent. Impatience d’élaborer une parole, ou même plus simplement besoin d’utiliser la langue maternelle, natale. Besoin de ma langue, besoin de langue. La caresse du texte étranger entraîne étrangement un besoin de parler, découvrant un manque, une carence, un vide, une absence.





Trois notes sur Yves Bonnefoy

25 06 2009

Approfondir le manque et le tourment

Dans la préface qu’il leur consacre en 1955, Bonnefoy qualifie les Fleurs du mal de « livre quasi sacré », puis en vient à écrire que « Notre désir de transcendance y a trouvé son inquiet repos. » (L’Improbable, p. 39) Il y a une grave et éloquente solennité dans les premiers textes de Bonnefoy, la mise en place d’un esprit, d’une lutte, la préparation d’un destin. D’où, sans doute, l’oxymore frappant : « inquiet repos » : l’inquiétude est non seulement un état d’alerte, mais un choix éthique, Bonnefoy veut tirer la poésie du côté de l’intranquillité. C’est tout le sens de l’épigraphe de L’Improbable : « A un grand réalisme, qui aggrave au lieu de résoudre, qui désigne l’obscur, qui tienne les clartés pour nuées toujours déchirables. » En somme un refus de la paix, un goût du désastre. Serait-ce abusif de dire qu’il y a un choix là où d’autres poètes (Baudelaire, Jouve) affrontaient / consentaient à un désastre qu’ils ne pouvaient éviter ? De se doter d’une conscience malheureuse pour combattre le risque d’une conscience heureuse, d’un mensonge. Refuser la simplicité du bonheur, affronter la nuit, se livrer en pâture aux contradictions, à la faim, exciter l’appétit de mort. Toute une négativité qui prouvera la valeur de la poésie, qui se fera pour la parole poétique le théâtre d’une véridiction qui emprunte à l’épreuve, à l’ordalie.

Comme si la pensée de Bonnefoy était avant tout structurée par le profil d’un mensonge contre lequel il faut lutter, la poésie étant la prise en charge de cette lutte, qui se distingue par son refus de la quiétude. Un choix préside à l’entreprise poétique et intellectuelle, refus d’une pratique et délimitation d’un champ d’action. Ce qui mène à une certaine pensée de la poésie : un dedans et un dehors. Une manière de se positionner dans le champ littéraire.

On trouve le même vœu d’aggravation, ce goût du désastre et de la ruine chez Jacques Dupin, qui réactive, comme le dit Bonnefoy à propos de Baudelaire, la dimension sacrificielle de la poésie :

Expérience sans mesure, excédante, inexpiable, la poésie ne comble pas mais au contraire approfondit toujours davantage le manque et le tourment qui la suscitent. Et ce n’est pas pour qu’elle triomphe mais pour qu’elle s’abîme avec lui, avant de consommer un divorce fécond, que le poète marche à sa perte entière, d’un pied sûr.[…]

Jacques Dupin, L’embrasure, « Moraines », Gallimard, 1969

Poétique de la ruine, du ruiner (Anti-Platon) ; jusqu’à une célébration de la ruine, portée en gloire : « Et je t’ai vue te rompre et jouir d’être morte » dès l’ouverture Douve.

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Inventer sa légende

Dès les Entretiens sur la poésie, c’est-à-dire à partir des années 70, Yves Bonnefoy est amené à parler de son parcours, de ses années de formation. Un récit se construit, et, malgré lui, il contribue à l’élaboration d’une légende pour son œuvre et pour l’auteur qu’il est. Le contact avec les surréalistes, ainsi que la prise de distance avec certaines pratiques, certains points de vue, avec l’orthodoxie de Breton, tout cela constitue bien sûr les éléments d’une évolution de la pensée, mais influence aussi notre perception de l’œuvre. L’œuvre, d’un coup, se dote d’un discours qui explique ses origines, ses premiers mouvements ; elle se donne un sens, elle écrit son histoire, elle s’invente une biographie. Il convient d’étudier cet acte d’herméneutique seconde (A. Buchs). Yves Bonnefoy propose le concept de biographie d’une œuvre, on pourrait en retour désigner ce geste réflexif comme une autobiographie de l’œuvre.

Il existe un imperceptible moment où la fixation scripturale d’une réponse ou d’un autocommentaire les arrache à leurs circonstances ; les propos s’abandonnant alors dans la masse textuelle de l’œuvre, s’y déposant naturellement comme une nouvelle strate, approfondissant la discursivité de l’œuvre. Dans le cas d’Yves Bonnefoy, cette nouvelle strate n’est pas si différente des précédentes dans la mesure où la poésie est selon lui un acte critique, un acte de lucidité, de retour sur soi. C’est le moment où se confondent sous la même signature les différents ego qui composent la fonction auteur, pour reprendre l’analyse de Michel Foucault.  Par ailleurs, cette démarche est l’expression la plus manifeste d’un processus sans cesse à l’œuvre dans les textes de Bonnefoy, de structuration du discours, d’élaboration.

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Hegel malgré tout ?

L’auteur, c’est ce qui permet de surmonter les contradictions qui peuvent se déployer dans une série de textes : il doit bien y avoir – à un certain niveau de sa pensée ou de son désir, de sa conscience ou de son inconscience – un jour à partir duquel les contradictions se résolvent, les éléments incompatibles s’enchaînant finalement les uns aux autres ou s’organisant autour d’une contradiction fondamentale ou originaire.

Michel Foucault, Qu’est-ce qu’un auteur ?

On a du mal à ne pas distinguer dans ces lignes une forme de dérision à l’égard de la critique littéraire, de sa tendance hagiographique. Sans doute il rêverait qu’on cesse définitivement de chercher la cohérence d’un corpus, de cette œuvre dont les limites et l’étendue sont si difficile à définir – lui qui écrivait « pour n’avoir plus de visage » ; que la critique littéraire ne soit plus la considération globale d’une œuvre, mais l’observation des surgissements, des sursauts, des événements. Cet acharnement à trouver un « jour » favorable, un angle d’observation final, n’est-ce pas, après tout, une sale manie ? J’entends dans ces lignes, certes implicitement, le refus de tentatives comme celles de Bonnefoy, ces biographies d’œuvre. L’expression aurait trahi trop de naïveté pour le philosophe, qui a décrédibilisé les travaux biographiques et remis en question la notion d’œuvre. Les essais de Bonnefoy décrivent des projets de conscience qu’il ordonne avec une dialectique ; il y a malgré tout, obliquement, ironiquement, une allégeance à une/la Phénoménologie de l’esprit. Foucault, on le sait, s’est posé la question : comment échapper à Hegel ? Un souci, une angoisse qui affleure dans les dernières pages de L’Ordre du discours, à l’occasion de l’hommage vibrant rendu à feu Jean Hippolyte.





Critique, vérité, subjectivité

20 06 2009

Le blues de l’universitaire… Assailli parfois par un accès de relativisme, et convaincu que chaque époque livre sa lecture d’une oeuvre, irrémédiablement déterminée qu’elle est par  une certaine idée de la vérité et du sens, par tout un corps donné, historiquement construit, de prescriptions méthodiques et herméneutiques, j’en viens à penser parfois que l’acte critique est vain. A quoi bon proposer maintenant un nouveau commentaire ? Quelle audace de croire qu’un peu de sens peut encore être dévoilé, puisque, logiquement, c’est toujours la même vérité que l’on cherche à dire. Michel Foucault décrit brillamment ce paradoxe du commentaire :

[…] le commentaire n’a pour rôle, quelles que soient les techniques mises en œuvre, que dire enfin ce qui était articulé silencieusement là-bas. Il doit, selon un paradoxe qu’il déplace toujours mais auquel il n’échappe jamais, dire pour la première fois ce qui cependant avait été déjà dit et répéter inlassablement ce qui pourtant n’avait jamais été dit. Le moutonnement infini des commentaires est travaillé de l’intérieur par le rêve d’une répétition masquée : à son horizon, il n’y a peut-être rien d’autre que ce qui était à son point de départ, la simple récitation. […] Le nouveau n’est pas dans ce qui est dit, mais dans l’événement de son retour.

L’Ordre du discours, Gallimard, 1971, p. 27-28

Oui, c’est surtout pour la langue de Foucault que je cite ces lignes !  – Bref, on n’en aura jamais fini de répéter la vérité du texte. D’ajouter à la somme des commentaires produits une nouvelle strate, qui pourrait bien n’être que le reflet, dans l’œuvre, des prétentions scientifiques et des ambitions herméneutiques de notre époque. Voilà pourquoi il me semble capital, lorsqu’on est confronté à une lecture d’œuvre, de se souvenir que c’est toujours le travail d’une subjectivité que nous avons en face de nous. Qu’elle peut bien être animée par un désir, voire, une prétention de vérité, il faut être lucide sur ce qui organise et légitime cette prétention. De même, il est passionnant d’étudier une subjectivité critique ; il importe moins alors de savoir, par exemple, ce que Baudelaire veut dire sur Delacroix, son avis, sa thèse, que de chercher à replacer ce jugement dans le grand geste baudelairien. J’ai toujours aimé ces critiques imparfaites, passionnées, totalement partiales ; j’adore lire Elie Faure, que les historiens d’art, sans doute, doivent considérer avec une respectueuse condescendance, car sa langue est belle et son goût indiscutable, mais ce n’est pas vraiment un historien. Oh, j’exagère sans doute le mépris des vrais historiens de l’art, et je pense que le formalisme d’Elie Faure doit être quand même respecté. Mais quelle belle aventure que L’Histoire de l’art, quel trajet pour cette subjectivité passionnée. Il invente ses cathédrales françaises, son Rembrandt, son Rubens. Pourquoi pas ? Le projet de thèse que j’essaye d’élaborer sur Bonnefoy va dans ce sens : il importe moins de savoir quelle est l’apport critique de Bonnefoy sur tel ou tel auteur, mais plutôt de chercher quelles sont les obsessions qui travaillent cette subjectivité critique, quels mécanismes de jugement se mettent en place, quelles logiques d’écriture se développent. Quelles lois, si je puis dire, régissent le fonctionnement de cet art critique ? Bonnefoy, d’une certaine manière, invente son Baudelaire, son Rimbaud.

Sortira-t-on jamais du paradoxe décrit par Foucault ? A tout le moins, peut-on tenter d’être lucide sur nos fascinations. C’est cela sans doute qui nous sauvera, d’être sensible à la faiblesse de notre prétention à la vérité, de voir jusqu’à quel point des raisons personnelles, intimes, obscures, déterminent notre passion de l’art, notre goût de la poésie, et surtout, notre envie de critique. Et puis je crois que nous apprendrons toujours plus d’une page du Contre Sainte Beuve que des sommes universitaires. Eh bien, voilà une conclusion assez positive à mon accès de découragement !





Quelque chose comme un projet de thèse…

16 06 2009

… sur l’œuvre d’Yves Bonnefoy.

L’œuvre d’Yves Bonnefoy est aujourd’hui l’une des plus influentes dans le domaine de la poésie. Sa poésie est (presque) unanimement célébrée et déjà abondamment commentée, tandis que sa pensée a contribué au renouvellement du paradigme des études poétiques dès les années cinquante. La rapide sortie des rangs surréalistes et la distance critique prise avec Valéry constituent les deux points fondamentaux, désormais célèbres, de l’entrée en poésie du jeune Bonnefoy. La critique du concept, et avec elle la tenue à distance de la philosophie, est le troisième point de ce positionnement initial dans le champ intellectuel, tandis que la sélection de figures tutélaires l’ont aidé à trouver des fondements pour sa pensée. Dès le début, le geste est double : tenter de définir ce qui distingue la poésie des autres tentatives de l’esprit, et construire une tradition poétique, redéfinir les contours d’une histoire et le contenu d’une mémoire.

Conséquemment à ce positionnement initial, Yves Bonnefoy a dû trouver sa place au sein d’une activité intellectuelle intense et dont l’audience fut forte. Ce qu’on nomme aujourd’hui, au prix de bien des raccourcis, le structuralisme (j’insiste sur l’aspect vague, conventionnel de cette dénomination ; Foucault lui-même refusait cette étiquette) fut une école du désenchantement, ou pour reprendre un terme lui aussi galvaudé : une école de la déconstruction. Malgré les dissensions et les débats, des penseurs comme Deleuze, Derrida, Barthes, Foucault, ou Lacan, ont globalement œuvré dans le même sens : dissolution du sujet et de l’illusion de présence, effacement de la figure de l’auteur, autonomie du fait littéraire. Du côté de la poésie, la situation n’est pas plus rassurante : déjà dans Qu’est ce que la littérature ? Sartre écrivait que le poète ne se sert pas des mots, mais sert les mots, sacrifiant étonnamment pour un existentialiste la subjectivité poétique au profit du langage ; son Baudelaire est une tentative ambiguë de jugement moral de l’homme Baudelaire d’après les journaux intimes, et non de travail sur la matière poétique. Enfin, la poésie s’est mêlée de politique : Aragon, Char, Eluard ont donné à la poésie une coloration inédite, où le travail d’écrivain est subordonné à l’établissement d’une posture. Ailleurs encore, Denis Roche déclare la poésie inadmissible. Partout, c’est l’ère du soupçon. Ce contexte intellectuel et artistique ne favorisait pas l’éclosion d’une pensée de la parole, de l’être et de la présence ; à tout le moins, elle faisait de cette pensée un défi.

Cette thèse aurait d’abord pour ambition de décrire l’inscription historique de la pensée d’Yves Bonnefoy. Une pensée qui semble se développer sur le mode de la résistance. Résistance aux idéologies politiques, aux orthodoxies littéraires, aux querelles de clochers – la distance prise avec Breton témoigne aussi de cette volonté d’indépendance. Résistance à la prétention des sciences humaines et de la philosophie, aux discours sur l’absence d’être et de sujet, la mort de l’homme, l’absence de nature humaine. Mais pour penser cette résistance de la poésie il faut chercher à comprendre cette inscription du discours sur la poésie, ou du discours de la poésie dans le champ de ces discours du savoir. Un texte est fondamental de ce point de vue : la leçon inaugurale au Collège de France, La présence et l’image. Texte remarquable à deux égards : d’abord parce que Bonnefoy y fait une brillante synthèse de sa pensée, un pas en avant du point de vue conceptuel. Une pensée déjà bien établie, essaimée en préfaces et interventions, mais surtout développée dans des livres majeurs : Rimbaud (1961), Rome 1630 (1970), L’Arrière-pays (1972). La leçon inaugurale est aussi remarquable parce que ce texte est conscient de cette avancée, de ce changement de niveau du discours : les circonstances (l’élection, la reconnaissance qu’elle signifie, et qu’il faut assumer) poussent Bonnefoy à tenter de s’inscrire, à sa manière bien sûr, dans le champ des discours du savoir. D’abord, il fait l’effort d’éprouver ses certitudes, ses convictions et ses ambitions au feu des critiques que lui portent implicitement les pensées de l’époque. Il paraît que Foucault avait manifesté son désaccord à l’élection du poète au Collège de France (et on sait le zèle et l’ardeur dont il était capable dans la haine) ; il n’est pas impossible que cette difficulté, parmi d’autres peut-être, ait engendré chez Bonnefoy la nécessité de se justifier, de s’expliquer. Enfin, l’élection au Collège de France intervient assez tard dans la carrière de Bonnefoy. A tout le moins, La présence et l’image rend sensible cette recherche d’un positionnement du discours sur/de la poésie par rapport aux champs reconnus d’investigation philosophique et scientifique. L’intitulé de la chaire créée pour Bonnefoy est significatif, « étude comparée de la fonction poétique », qui se distingue notamment de la chaire de « poétique » de Valéry. L’emploi du mot poésie sous la plume de Bonnefoy demande d’ailleurs à être scrupuleusement étudié. Elle ne se réduit plus désormais à un exercice formel, à une pratique littéraire. La poésie, écrit Bonnefoy, est une attitude de l’esprit, une volonté de lucidité. Shakespeare, Poussin ou Giacometti sont autant poètes que Baudelaire ou Rimbaud. Elle est, selon ses mots, mémoire de l’origine, de l’indéfait, et espoir de le retrouver ; elle est lucidité et conscience de soi, de sa finitude. A propos de la traduction, il écrit que l’on ne traduit pas un poème, mais la poésie. L’expression « fonction poétique » nous met sur la piste d’une force agissante. La poésie telle que l’entend et l’étudie Bonnefoy semble pouvoir s’expliquer tout à la fois grâce à la phénoménologie, la philosophie ou la psychanalyse… mais non, car elle affirme son autonomie et lutte contre les concept,  car  elle résiste. Il s’agira donc d’étudier cette mise à distance des sciences humaines (entendu au sens large) comme acte double de définition et de disqualification. Voire, de définition en vue d’une disqualification consécutive. De façon générale : quelles sont les stratégies de pensée de Bonnefoy ? comment absorbe-t-il tel concept, telle démarche scientifique, pour montrer finalement que la poésie s’en distingue supérieurement ? quelles sont les stratégies d’écriture : quelles métaphores prennent le relais de la pensée ? quels mécanismes de pensée se dégagent : quelles méthodes ? quelles habitudes ? quelle dialectique ? quelles catégories de pensée ? quelles formes prend son jugement ?

Plus généralement, cette étude des stratégies d’écriture, doit venir après une étude de la formalisation de la pensée de Bonnefoy, comment les intuitions et les assertions poétiques sont devenues un savoir. Des premiers textes, « Les tombeaux de Ravenne » (1953), la préface aux Fleurs du mal de 1955, en passant par « L’acte et le lieu de la poésie » (1959), le Rimbaud de 1961, le contre-Valéry (1963), jusqu’aux grands textes ultérieurs, « Baudelaire contre Rubens » (1970 puis 1972), la « Lettre à John E. Jackson » (1976), puis « La présence et l’image » au début des années 80, s’opère la formalisation d’un savoir. Dans le même mouvement, un discours sur la poésie et une pratique critique s’élaborent, donnant forme à une morale de l’écriture, distinguant des catégories et des raisonnements. C’est cet avènement d’un discours, qui cède alors au régime conceptuel, qu’il serait intéressant de suivre, comme une généalogie de la pensée de Bonnefoy. Dans l’introduction du volume intitulé Yves Bonnefoy, poésie, recherche et savoirs (Hermann, 2007), qui rassemble les actes du colloque tenu à Cerisy La Salle en 2006, Patrick Née et Daniel Lançon tentent d’approcher ce positionnement vis-à-vis des savoirs : « il ne s’agrège pas au corps des discours disciplinaires, tout en enrichissant sa pensée des apports de celles d’éminents spécialistes. » Ce propos résume bien l’ambiguïté de l’œuvre de Bonnefoy, que ne détermine pas son affiliation à un champ déterminé du savoir, mais qui, au détour d’une réflexion sur la poésie, ou plus fondamentalement à l’occasion d’un travail sur la peinture, s’exprime sur des domaines du savoir. On pourrait donc poser la question ainsi : qu’est-ce que le discours de Bonnefoy ? quelle en est la nature ? quelle est la place de la poésie par rapport au savoir ? quelle est la place du poète par rapport à celle du savant ?

Eu égard à un titre célèbre de l’essayiste, on peut dire qu’Yves Bonnefoy développe un système de véridiction de la parole. Il cherche à repérer les critères (non plus formels mais essentiellement éthiques) qui font la poésie. Au risque de faire grincer des dents, tentons une analogie entre la poésie et les sciences : « A l’intérieur de ses limites, chaque discipline reconnaît des propositions vraies et fausses ; mais elle repousse, de l’autre côté de ses marges, toute une tératologie du savoir. […] Bref, une proposition doit remplir de complexes et lourdes exigences pour pouvoir appartenir à l’ensemble d’une discipline ; avant de pouvoir être dite vraie ou fausse, elle doit être, comme  dirait M. Canguilhem, « dans le vrai » ». Ce à quoi nous rend sensible Michel Foucault dans ces quelques lignes, c’est la dimension historique dudit système de véridiction, de ce qui fait qu’une science, qu’une discipline valide ou invalide une proposition, et partant l’accueille en son sein ou la rejette hors de ses frontières. Le travail de Bonnefoy, justement, aura été de tenter une redéfinition du domaine de la poésie, son dedans et son dehors , non seulement par des réflexions d’ordre théoriques : conscience de la finitude, opposition de l’éthique contre l’esthétique, dénonciation des mirages de la conscience, œuvre de charité, tels sont quelques-uns des critères de la poésie selon Bonnefoy ; mais aussi par le travail éditorial, l’œuvre de traducteur et de préfacier , Bonnefoy donne à la poésie une certaine mémoire : outre la triade moderne Baudelaire, Mallarmé, Rimbaud, on trouve bien sûr Shakespeare, mais aussi Marceline Desbordes-Valmore, Yeats, Leopardi, Keats… Il serait donc intéressant de comprendre à quelle pensée de la poésie s’articule (s’oppose ? se relie ?) ce travail, quelle est la teneur historique de ce système d’étude et de véridiction.

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Reste à définir la place de l’écriture poétique. On ne peut bien sûr pas la réduire à un rôle d’illustration : elle n’est pas un travail secondaire, ni marginal, mais une seconde branche, le lieu d’accomplissement d’un destin. Michèle Finck a insisté sur le cheminement qui a lieu, recueil après recueil, le mouvement d’autocritique, de retour contre soi. Deux pistes me semblent se dessiner : les poèmes et les recueils sont autant d’actes de connaissance, un travail choisi de lectures pourrait peut-être aider à dégager les stratégies d’écriture qui fondent ces démarches de connaissance ; de même, les poèmes peuvent être critiqués au feu même des propositions de Bonnefoy, qui, par exemple, récuse l’alexandrin mais en fait un emploi surprenant dans ses trois premiers grands ouvrages (Du mouvement et de l’immobilité de Douve, Hier régnant désert, Pierre écrite) avant de l’abandonner tout à fait dès Dans le leurre du seuil. Quel sens donner à cette contradiction entre théorie et pratique ? Comment interpréter ce retour à l’alexandrin (entendu au sens large) après Le Cœur-espace, après Anti-Platon et les récits déchirés, bref, autant de textes qui avaient pris leur distance avec la métrique et la sonorité classiques ? Comme s’il s’agissait d’un retour à une discipline dont l’abolition ne serait possible qu’au terme d’une véritable confrontation avec elle. Retour à une forme plus classique de poésie comme pour renouer avec une tradition après les égarements surréalistes. L’occasion, aussi, de mettre en place une solennité, une gravité inaugurales.

Plus généralement, la thèse aurait pour ambition de repérer et d’interroger les contradictions de l’œuvre de Bonnefoy : on sait l’athéisme de l’auteur, néanmoins, on ne peut qu’être frappé par l’utilisation d’un mot comme « salut », par l’affinité particulière qu’il porte à Plotin… pour tout dire, je suis encore peu expert sur ces questions, de nombreuses lectures seront nécessaires.





Le sang des morts, fragments d’une nouvelle inachevée

13 06 2009

Je livre ici des fragments d’une nouvelle que je n’ai pas achevée. Ce sont deux monologues, de deux personnages sans nom dans un lieu imaginaire. Deux voix, donc, que devaient rattraper pour jamais la mémoire et le souci des morts. On me reprochera sans doute une certaine raideur du style, un classicisme peut-être un peu ronflant (n’est pas Yourcenar qui veut), un usage maniaque du point-virgule, et ici ou là des incohérences. Mais enfin, voilà :

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LE SOLDAT

Je fus un bon soldat : endurant, déterminé, impitoyable. Les généraux ont toujours apprécié ma discipline et mon obéissance, les interminables campagnes ne m’ont jamais découragé, l’injustice des chefs ne m’a jamais poussé à la mutinerie. Comme bien d’autres, le souvenir des triomphes et des fastueuses cérémonies publiques avait nourri en moi l’espoir des distinctions, m’encourageant à continuer une vie difficile et misérable. Je me suis vite rompu à la fréquentation de la mort, à la vue des champs parsemés de corps pourrissants et à l’odeur écoeurante qui en émane, à la contingence de la vie ; j’ai vite cessé de déplorer la mort d’un camarade avec qui j’avais partagé la veille un peu d’eau fraîche ou un morceau de viande. Mais lorsque je transperçais la poitrine d’un ennemi, je sentais se rassembler dans mon bras l’énergie des défunts, ma force multipliée par celle de tous ceux de mon camp que j’avais vus tomber. – Et parfois j’ai laissé l’appétit du sang me troubler. J’ai aimé les hurlements des femmes violées, j’ai aimé maîtriser leurs corps faibles, j’ai joui d’un orgueil fou en voyant leurs yeux trembler.

Je tentai d’abord de me dégager du tas de corps entassés qui pesaient sur moi. Les forces me revenaient difficilement, je réussis tout de même à m’extirper au bout de quelques minutes. Mes muscles avaient commencé à se dessécher, ma gorge et ma bouche étaient pleines de sable. Il était cependant impossible de trouver de l’eau. Aucune oasis, aucune rivière. Les gourdes attachées aux ceinturons étaient toutes vides, l’eau qui s’en était échappée s’était déjà évaporée. J’hurlai le nom de certains camarades, personne ne répondit. Mes cris se dissipèrent dans l’immensité silencieuse du champ. Je me précipitai d’un corps à l’autre et les secouais dans l’espoir de trouver un compagnon vivant, mais tous étaient déjà rigides et froids. Leurs visages s’étaient figés dans une attitude de peur ou de douleur, leur peau avait bleui et commençait à être rongée par les insectes. Le soleil et le vent n’allaient pas tarder à accélérer la putréfaction de ces corps qui jonchaient le champ à perte de vue, et s’étaient vidés de leur sang. Des ruisseaux parcouraient tout le champ, se mêlaient les uns aux autres, formant çà et là des mares fumantes. Je n’eus d’autre recours que d’y tremper mes lèvres, mais ne pus pas même boire une seule gorgée. Ce n’était pas le liquide rouge qui jaillit vivement du corps quand on le sectionne, mais un jus noir, épais, recuit. Je voulus en vomir mais mon ventre était vide, et je crus bien que c’étaient mes viscères qui ressortaient par ma bouche. L’écoeurement finit de me réveiller de ma torpeur morbide et me donna la force nécessaire pour me relever et marcher. Le vent était fort et soulevait le sable, qui faisait un brouillard masquant l’horizon. Seul et sans repère, je commençai par suivre les quelques traces que le vent n’avait pas encore dissipées, puis continuai au hasard, craignant la rencontre d’une troupe ennemie. Je n’ai rencontré personne et tombai d’évanouissement ; je ne me souviens plus que du trouble qui gagnait peu à peu mon esprit, du sable qui fouettait violemment mes jambes et mon visage et de la difficulté de marcher contre le vent. Combien de temps suis-je ainsi resté étourdi sous le soleil ? je l’ignore. J’ignore aussi l’identité de celui qui m’a porté secours, et qui cependant me laissa au sommet de la Grande Montagne, où je m’éveillai un jour avec les premiers rayons du soleil.

J’eus à mon réveil le sentiment d’avoir vieilli : ma peau me sembla dure, ma chair rassise et mes muscles moins souples. J’avais perdu la rapidité et l’agilité qui faisaient ma force dans les combats, mon souffle était bien plus court qu’auparavant. Toutefois mon esprit était clair, aucun mauvais souvenir n’y affleurait, comme si mes années de service dans l’armée avaient été vécues dans lors d’une vie antérieure. La raison de ma présence au sommet de la Grande Montagne me parut un si grand mystère que je ne pus même pas en être étonné ; je me convertis en un instant magique à la réalité de mon destin, j’en embrassai les promesses. En voyant le désert s’étendre infiniment, quel que fût le côté où je portai mes yeux, je compris que ma vie était à jamais lié à ce lieu ; je n’étais pas moins prisonnier de cette terre sans limite que je l’eusse été d’un cachot étroit. Je compris que la terre brune des flancs de la montagne et du désert, qui me frappa par sa beauté quand la lumière du crépuscule vint la faire roussir, serait mon ultime lieu de résidence.

Le spectacle nocturne des constellations et des étoiles filantes a pour moi cessé d’être une source d’émerveillement. Je ne désire rien plus que de peu dormir. Chaque soir je monte sur le plateau le plus élevé de la grande montagne afin de profiter plus longtemps de la lueur du couchant ; puis je pars me coucher sur l’autre versant afin d’être le premier homme que les rayons du soleil viendront réveiller. Chaque nuit la mort vient peindre une de ses œuvres sur le mur infini de ma mémoire : l’extinction paisible d’un vieil empereur, celle, brutale, de l’espion empoisonné, la disparition d’un équipage avalé par les flots, ou sous l’impitoyable soleil l’agonie du gladiateur que le lion a laissé en sang. Chaque nuit j’entends leurs cris et je les vois lutter, je sens se ralentir leur cœur et s’épuiser leur souffle.

Il se réveillait chaque matin la tête pleine du souvenir de ce qui s’était joué en son esprit la nuit. En lui avait lieu ce basculement vers le néant qui rend égales toutes les vies humaines. A combien de morts individuelles avait-il assisté ? Qu’avait-il appris sur cet instant mystérieux qui terrifie les hommes ? Une lumière blanche vient-elle éblouir, comme le racontent certains, les yeux embués par les larmes ou la terreur, des bras aimants s’ouvrent-ils pour accueillir le défunt sur l’autre rive ? L’âme se détache-t-elle du corps, jouissant de n’être plus qu’une pensée légère, qu’un aérien mélange de rêves ? Ou bien cet instant jette-t-il à la face du mourant son orgueil et sa vanité ?

*

LA POTIERE

Je suis l’unique survivante d’une petite communauté qui vivait paisiblement au pied de la Grande Montagne.

Il y avait, accolé à notre maison, un petit abri miteux. Mes parents décidèrent de l’aménager en chambre et de la réserver à l’accueil de tous ceux que le cheminement à travers le désert avait épuisés, et que leur bonne fortune avait fait s’échouer dans notre village pour un repos de quelques jours. Chacun payait librement son tribut : certains se déchargeaient d’un vêtement inutile, les marchands nous payaient souvent en étoffes, en vin, ou en sel. « Payez-nous du récit d’une bonne aventure ! » disait mon père, dont la mémoire était pleine d’histoires et de légendes.

Un matin, on retrouva sur la place publique le corps en sang d’un inconnu. Il portait de nombreuses blessures dues visiblement à des coups de poings et de couteau. Mon père posa son oreille contre sa poitrine et dit avec joie qu’il n’était pas mort. Avec l’aide d’un autre  homme fort, ils portèrent le corps jusque dans la chambre dévouée aux voyageurs que personne n’occupait alors. Mon père glissa quelques mots à l’oreille de ma mère, qui abandonna immédiatement sa tâche ménagère pour se rendre auprès de l’inconnu. Elle revint quelques instants plus tard pour prendre des linges et une bassine d’eau, puis alla cueillir des plantes et s’enferma dans la chambre de l’inconnu. Pendant d’innombrables jours, je la vis quotidiennement aller puiser de l’eau claire et retourner près de l’inconnu. La tendresse maternelle avait abandonné son visage pour laisser place à un profond souci. Inquiétée par ces changements, je questionnai mon père sur la raison de ses absences. « L’inconnu que nous avons recueilli, ta mère peut le sauver, me dit-il, car elle possède certains dons. Elle connaît le pouvoir bienfaisant des plantes et fabrique avec elles des baumes et des remèdes. Ses mains ont appris à laver et à masser les corps meurtris, à combattre en eux l’installation de la mort. Mais surtout, elle produit de doux chants capables de réveiller les âmes emportées par la mort, de les faire nager à contre sens, vers la lumière. Quand une âme revient à la vie, elle entraîne avec elle le rétablissement du corps. Ces chants ne sont pas de ces mélodies sonores qui sortent des flûtes, mais un murmure sourd, une vibration qui émane du fond de sa poitrine, et se répand dans tout le corps du malade. C’est de sa mère qu’elle tient l’art de guérir ; un jour, toi aussi tu l’apprendras. »

Ma mère mourut avant d’avoir pu me transmettre son savoir. Une troupe de soldats étrangers passa dans notre village comme une tempête et le laissa en cendres. Nos réserves, nos richesses furent pillées, et les habitants tués. Ils n’épargnèrent que les jeunes hommes valides, qu’ils embarquèrent pour leur servir de porteurs ou d’esclaves à vendre sur les ports. Juste avant qu’ils n’entrent dans notre maison, je m’étais réfugiée dans un petit meuble en bois, d’où je pus voir ce qui eut lieu à travers un interstice entre deux planches. Quand ils plaquèrent ma mère sur le sol pour la violer, elle m’aperçut à son tour. Je lus dans ses yeux la peur de me voir infligée le même outrage, le désir impossible de me sauver, la honte d’être ainsi humiliée devant moi. Son corps suffit à repaître l’appétit d’horreur des soldats ; ils quittèrent notre maison sans prendre la peine d’emporter quoi que ce soit. Je restai pétrifiée dans ma cachette, mes yeux plantés dans ceux de ma mère que je vis s’éteindre à mesure que le sang coulait de sa gorge. Les yeux de ma mère perdirent la vie aussi étrangement qu’une grosse rivière qui se fût asséchée en un instant, absorbée par la terre. Je demeurai longtemps à contempler le regard inerte de ma mère, transie de peur en entendant les cris des femmes et des enfants sur la place. Puis le tumulte s’apaisa, je compris que les luttes avaient cessé et que la horde était partie. Je sortis de ma cachette et regardai par la fenêtre : la place était jonchée de corps en sang. Je me retournai vers le corps de ma mère, et me jetai vers lui en pleurant. Le sort était cruel de n’avoir pas laissé à son âme l’opportunité de nager à contre courant de la mort ; mes larmes déploraient plus l’indignité de sa mort qu’elles n’exprimaient ma souffrance d’orpheline. Je soulevais son bras et me blottis contre le torse de la morte, repliai le bras autour de moi. Je collai ma tête contre sa poitrine dans l’espoir d’entendre l’un de ces chants magiques qu’elle connaissait. Mais je n’entendis rien et m’endormis, épuisée. »

Je m’éveillai peu de temps après. Le corps de ma mère s’était raidi, le bras que j’avais replié autour de moi m’étouffait presque et j’eus du mal à me dégager de son étreinte. Prise de peur, je repoussais le corps froid loin de moi, et me précipitai dehors. Des charognards picoraient les cadavres ; je leur lançai des pierres et des branches, je poussai des cris pour les effrayer, mais rien ne suffit à les faire fuir. Privée de sa vie, notre cité sans mur redevenait un endroit quelconque du désert. Les maisons, les échoppes et les temples, qui la veille encore étaient le théâtre d’une vie animée, semblaient des ruines centenaires, les vestiges d’une civilisation oubliée au milieu de nulle part. Je me précipitai vers l’endroit où mon père entreposait les pains d’argile : c’était une grotte située un peu à l’écart du village, qui procurait un abri frais. J’en avais fait le lieu privilégié de mes jeux, ma maison imaginaire. Cependant je sus bien que ce n’était pas pour retrouver mes jeux que je m’y dirigeais. Mon père était un potier renommé dans le village. Il avait sous ses ordres quelques apprentis à qui il enseignait les rudiments de son art, et qui le déchargeaient en échange de certaines tâches fastidieuses. Je fus cependant une disciple privilégiée. Souvent il m’invitait à le rejoindre dans son atelier le soir, puis me prenait sur ses genoux et me faisait pétrir l’argile. J’aimais le contact frais et humide de la matière, sa compacité résistante qui me demandait de rassembler toutes mes forces d’enfant pour y laisser une marque ou lui donner une forme. Et surtout, j’aimais voir les mains épaisses de mon père la manier avec une si grande facilité : je rêvais d’être moi-même une motte de terre malléable dans ces mains dont la force avait été asservie par une plus grande douceur. Mon spectacle favori était de le voir devant son tour en train de fabriquer un vase ou un pot ; la façon dont la terre s’élevait en tournant entre les mains resserrées de mon père me semblait teintée de magie. Lorsque j’évoque ces jours, je les vois nettement en moi-même, éclairés d’une lumière étrange qui en redouble la merveille, mais les éloigne infiniment de moi. C’est une époque si lointaine qu’elle me semble parfois irréelle. Mes souvenirs d’enfance ont la saveur de ces fables intemporelles que les hommes ont en partage. Une seule chose me relie à cette époque, et me donne la certitude d’être encore cet enfant : une motte d’argile humide et fraîche entre mes mains. Quand j’entrai dans la grotte, je fus surprise d’être obligée de me voûter, comme mon père ; j’avais pourtant toujours été assez petite pour y entrer facilement.





Pour un lyrisme critique, Jean-Michel Maulpoix

27 05 2009

lyrcriAprès Du lyrisme (2000), Le Poète perplexe (2002), Adieux au poème (2005), Jean Michel Maulpoix continue sa réflexion sur les métamorphoses et la remise en question de la voix lyrique. Il prône dans son nouvel ouvrage un lyrisme critique : on pourrait croire à une contradiction dans les termes, commence par préciser l’auteur, mais il s’agit pourtant d’aborder la poésie sous un angle essentiel : son inquiétude. Sous l’angle de la conscience de soi désenchantée des poètes modernes et contemporains. « Ni aveugle ni sourd ni innocent, le poète ne s’abandonne pas naïvement au flux désordonné de son inspiration et de ses sentiments. Il se fait analyste, exerce volontiers son ironie, et met à l’épreuve dans son poème la capacité de la langue à faire face au réel. » Le lyrisme critique atteste un dédoublement de la voix poétique, qui ne peut plus continuer l’antique mouvement de célébration, pas plus qu’elle ne peut se contenter de s’abandonner à ce qui la « charme ». La poésie se grève d’un souci, elle « creuse plus qu’elle ne célèbre », s’ouvre à ce qui la rend impossible ou dérisoire, au soupçon qui pèse sur elle, et par ce même mouvement de prise en charge, elle résiste et survit. La poésie hésite, est tentée de se taire, parfois elle se ridiculise elle-même, mais à tout le moins se distingue par sa lucidité. Elle ne peut plus célébrer que « malgré tout », que consécutivement à une prise de conscience tragique, que comme une issue de secours. C’est dans la première partie de l’ouvrage, l’idée de lyrisme critique est ainsi approchée, en réflexions d’ordre général, jamais dénuées d’élégance, tantôt aphoristiques et peut-être aussi, parfois, un peu abstraites et cédant à la formule. De même, un point de vue plus strictement historique aurait sans doute aidé à cerner plus précisément la spécificité de la notion, sa naissance, son évolution. Il faut pour cela se reporter aux précédents ouvrages de l’auteur.

La diversité des pratiques littéraires et des œuvres que Jean-Michel Maulpoix rassemble dans la seconde partie de l’ouvrage, « Le lyrisme à présent », ne manque pas de surprendre. Il y traite globalement de toute la production littéraire française du XXe et de ce début de XXIe siècle : de Saint-John Perse, Yves Bonnefoy ou Segalen à Emmanuel Hocquard, Philippe Beck, Valère Novarina… Des tentatives souvent très différentes, et des manières de concevoir l’écriture et la poésie parfois opposées. Une bigarrure d’exemples qui n’aide pas à approcher avec précision la notion. C’est donc plutôt en diagnosticien que se pose Maulpoix, qui fait l’inventaire de tous les symptômes d’une poésie aux prises avec elle-même. Et il a le mérite de considérer toute la variété de la production poétique contemporaine, d’en dégager les principales problématiques et de s’attarder sur des revendications parfois déconcertantes, quand elles ne sont pas délibérément antipoétiques. En cela, Maulpoix assume tout à fait, avec une grande qualité d’écoute, le vœu d’accueillir « l’extrême contemporain », qu’il formule dans son introduction.

C’est surtout grâce à ses lectures que se distingue l’ouvrage de Jean-Michel Maulpoix, qui propose de remarquables analyses donnant des exemples pertinents de lyrisme critique à l’œuvre. Prise de conscience de ses égarements, retour plein de lucidité sur l’œuvre accomplie, le moment critique du lyrisme peut être un simple soubresaut, un basculement du poème, une révolution dans l’écriture ou bien une disposition éthique du poète. On regrettera peut-être l’absence d’un chapitre sur Baudelaire : certes Maulpoix n’oublie pas celui qui le premier a donné à entendre « un lent étranglement du chant », mais ne le cite que ponctuellement. Toutefois, qu’il s’attache, comme pour Verlaine, au cadre restreint d’un seul poème, ou bien avec Rimbaud, à donner une interprétation générale d’Une Saison en enfer et des Illuminations, Maulpoix allie la rigueur à la finesse. Il consacre de belles pages à René Char, et sa poésie résistante. Il rappelle que le poète avait choisi de ne pas publier de poèmes durant la guerre – déclarant ne pas vouloir céder aux faciles effusions d’intentions, ce « détestable exhibitionnisme » des intellectuels –, alors qu’il combattait aux côtés d’autres résistants. La résistance est une dimension éthique fondamentale dans l’œuvre de Char. Résistance contre la haine facile et l’absurde, qui fait de la poésie un devoir d’exploration de la vie et de sa contingence. « Résistance n’est qu’espérance. » écrit le poète : une exigence qui confère sa dimension critique à sa poésie.

Perse, Guillevic, Réda, Goffette, Jaccottet sont aussi étudiés en détail. C’est aussi l’occasion de découvrir le poète québécois Jacques Brault, dont Maulpoix fait une présentation pleine d’attention et de sensibilité. Brault écrit ne connaître que des joies quotidiennes, banales, son existence est celle « d’un mourant en chemin parmi ses semblables. » Une poésie du consentement à la finitude et au hasard, dont on aurait aimé lire des extraits significatifs. Enfin, avec une petite étude sur l’écriture dense et le rythme effréné de la poésie d’Alain Duault, l’ouvrage se clôt sur quelques textes de facture plus personnelle : deux hommages à Valéry (qu’il aime « pour toutes les raisons qu’on a de l’oublier ») et Gracq, puis une variation sur la notion d’oxymore. Une fin qui accentue la coloration proprement littéraire de l’ouvrage, qui est la marque spécifique de la collection « En lisant en écrivant », et qui rappelle que Maulpoix est aussi poète, auteur d’une œuvre conséquente.

Moins théorique qu’empirique et sensible (ce qui est tout sauf un défaut),  Pour un lyrisme critique constitue une somme intéressante de réflexions sur les différentes manières d’être critique de la poésie… mais pas toujours du lyrisme. On attendrait parfois une meilleure définition en amont du lyrisme de chaque poète (ce qui est très bien fait pour Verlaine ou Perse, moins pour Jaccottet, par exemple) afin justement de mieux saisir la nature véritablement lyrique des mouvements critiques que décrit et commente brillamment l’auteur.

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Jean-Michel Maulpoix, Pour un lyrisme critique, José Corti, “En lisant en écrivant”, 2009, 256 p. 19 €

Recension effectuée pour nonfiction.fr

Le site de Jean-Michel Maulpoix : Maulpoix & Cie

leslivres





Marginalité, résistance de la poésie, María Zambrano

20 05 2009

Deux citations extraites de Philosophie et poésie de María Zambrano, traduit par Jacques Ancet en 2003 chez Corti. La penseuse espagnole, dans une belle langue, tente de montrer ce qui distingue la poésie de la philosophie ; l’une qui reste dans un rapport de présence aux choses, la seconde qui se fait violence pour tenter d’élaborer un savoir. Je voudrais laisser ici deux citations extraites du premier chapitre, dans laquelle Zambrano laisse clairement sentir sa préférence pour la poésie, qu’elle désigne aussi comme une activité marginale, résistante :

Depuis que la pensée à réalisé sa “prise de pouvoir”, la poésie est restée à vivre dans les faubourgs, sauvage et déchirée proclamant à grands cris toutes les vérités inconvenantes ; terriblement indiscrète, révoltée. Parce que les philosophes n’ont encore gouverné aucune république, la raison par eux fondée a exercé un empire décisif dans la connaissance, et ce qui n’était pas rationnel selon de curieuses alternatives, ou bien a subi sa fascination, ou bien est entré en révolte.

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La poésie n’est pas polémique mais elle peut perdre espoir et se troubler sous l’empire de la froide clarté du logos philosophique, et même éprouver la tentation de se réfugier dans son espace. Espace qui n’a jamais pu la contenir, ni la définir. Et comme le philosophe sentait qu’elle lui échappait, il l’a bannie. Vagabonde, errante, la poésie a traversé de longs siècles. Et aujourd’hui même, contempler son étroute fécondité est source de tristesse et d’angoisse, car la poésie est née pour être le sel de la terre et une grande partie de la terre ne l’accueille toujours pas.

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Le souci de l’autre, Bonnefoy, Foucault

19 05 2009

Bonnefoy & Foucault. Oui, une esperluette entre deux noms qu’a priori tout oppose. J’ai récemment appris que le philosophe s’était opposé à l’élection du poète au Collège de France. C’est le soutien de Romilly, de Chastel, entre autres, qui a permis à Bonnefoy d’être élu. Je tiens d’une autre source que Bonnefoy, plus tard, plus fair-play peut-être, aurait exprimé son accord à l’élection de Derrida ; cela ne s’est pas fait, mais le poète aurait déclaré qu’on a besoin de gens contre qui penser. Quoi qu’il en soit, il semble que Foucault n’appréciait pas Bonnefoy, sa pensée et ses livres à tout le moins, et qui sait, peut-être aussi sa personne. Veyne rappelle qu’il valait mieux ne pas faire partie de ceux pour qui il concevait des inimitiés, il faut imaginer que son refus, même s’il n’a pas suffit, a été virulent.

J’imagine bien les raisons de leurs divergences : l’un tente de maintenir, par l’acte de la poésie, le vœu de présence des choses, l’autre atteste l’historicité absolue des représentations, remisant la possibilité même d’une présence dans le grenier des vieilles illusions. Je ne procèderai pas à un inventaire des différences qui existent entre l’un et l’autre ; je vais plutôt tenter de les rapprocher, de voir si, au moins obliquement, quelques affinités ne se laissent pas entrevoir.

C’est principalement sous un angle éthique qu’il me semble possible de proposer un parallèle. Sous l’angle de la pensée de l’autre : l’un des fondements de la pensée de Bonnefoy est justement ce souci d’autrui. L’écriture, si elle oublie qu’elle satisfait des désirs et qu’elle invente des mondes imaginaires, pour la faire courte, abolit la présence d’autrui, et cède à l’orgueil du créateur. Il faut un mouvement négatif de la part de l’écrivain, du poète, afin de percer le voile des représentations fantasmées, des visions, des désirs, pour qu’autrui puisse exister dans le texte. C’est un peu sommaire, comme résumé, mais enfin l’esprit y est : la nécessité de penser contre soi, contre la tendance de la pensée à se refermer sur elle-même – ce qui est le risque suprême de la poésie, sa plus grande tentation, puisqu’une forme vient séduire, qu’elle appelle à ne se soucier que d’elle, au détriment du monde et des êtres. A tout le moins dans le champ restreint de la poésie, Bonnefoy cherche à dépasser le mirage formel pour revenir vers le monde, à garder le souci d’une présence. Ce qui débouche sur une pensée de la charité (étonnant pour un tel incroyant et anticlérical !), dont il montre la place centrale chez Baudelaire et Rimbaud.

J’en arrive au moment où il me faut passer de l’un à l’autre, opérer une transition, indiquer le nœud que je voudrais faire entre ces deux pensées, les modalités d’un dialogue. Et il me faut beaucoup de prudence : je parlerai donc, d’abord, d’une analogie, d’une homologie entre deux démarches, bien que situées dans des champs d’action différents. L’un et l’autre, me semble-t-il, sont animés d’un souci d’autrui. Peut-être pas, dans le cas de Foucault, d’un souci de la présence, on imagine ce que ce mot pouvait avoir de comique pour lui, mais d’un souci de repenser la place d’une certaine catégorie d’autres au sein de la société. Nous ne sommes plus ici dans le champ de la littérature, nous ne parlons plus de ses ambitions et de ses voies d’invention, de ses ressources et de ses tentations, mais bien dans celui de la société, de son ordre, de ses marges. Le travail de Foucault a été de bousculer les représentations sociales. Mieux : de prendre ce qui est habituellement, historiquement considéré comme les marges de la société pour en questionner l’ordre. Prendre le point de vue de la folie pour questionner la raison ; des prisons pour parler de la justice. Et, avec Didier Eribon, continuateur du geste de Foucault, prendre le point de vue gay pour renvoyer la norme hétérosexuelle à son arbitraire, opposer l’évidence de l’amour pour se dégager de l’emprise de la psychanalyse. Mise à distance de l’orthodoxie sociale, et souci, d’un voix alternative, marginale, minoritaire, dissidente. On est ici en plein dans le champ politique, loin, certes, des préoccupations de Bonnefoy.

N’est-il pas possible de faire dialoguer le souci éthique, moral même, de l’écrivain avec l’opposition systématique des discours minoritaires que pratique le philosophe ? Peut-être au chapitre “penser contre soi”, les deux auteurs auraient-ils quelque chose à se dire. Comme tous les grands penseurs et les grands écrivains, c’est une inquiétude, une insatisfaction qui les fait avancer, ainsi que le vœu de se jeter hors de soi. L’un grève son travail d’écrivain d’une lucidité qui doit l’empêcher de se satisfaire des glorieux mensonges qu’il peut inventer, qui sont autant de négations d’autrui, tandis que l’autre agit pour déchirer le tissu de la normalité, révéler la violence du pacte implicite de la société. Foucault est un empêcheur de penser en rond, un résistant, un maquisard, presque, de la pensée. Tentant de faire de la poésie non seulement une pratique littéraire, mais une attitude de l’esprit, une éthique, Bonnefoy a lui aussi résisté aux discours qui s’emparaient de la littérature, aux orthodoxies qui la phagocytaient : philosophie, psychanalyse, linguistique.

“la vie, écrit Foucault, a aboutit avec l’homme à un vivant qui ne se trouve jamais tout à fait à sa place, à un vivant qui est voué à errer et à se tromper“. Paul Veyne commente bien cette phrase :

Sous cette phrase, autour de cette phrase, nous pouvons imaginer partout, avant nous, loin de nous, après nous dans l’avenir, mille variations humaines possibles, mille “vérités” passées, futures ou exotiques, vérités d’un temps limité et d’un lieu donné. Aucune de ces “vérités” ne sera plus vraie que les nôtres, mais ce que je viens d’écrire là est vrai. De ces hommes de jadis, d’ailleurs ou de demain, nous ne savons peut-être rien, mais nous savons au moins que ce sont des hommes comme nous, prisonniers d’un discours et d’un dispositif, et libres à moitié ; ce sont nos frères. Être curieux d’autrui, ne pas le juger, ce n’est pas de l’humanisme, ça ?

Foucault, sa pensée, sa personne, Albin Michel, 2008, p. 112-113

Le mot est lâché : humanisme. Une forme de tolérance et de reconnaissance d’autrui. J’arrête ici le périlleux parallèle, espérant ne pas avoir trop fait rire les philosophes, ne pas avoir trop froissé les poètes.