SCHUMANN
Nous ce brouillard de l’une à l’autre dune,
Grappe d’eaux mêlées, de vents noués…
Mais où insiste, pourtant, l’épaule d’un désir.
Il mord le cœur répandu. Son aile priseDans le feuillage et l’ombrage obliques d’un rêve
Attend le nombre, la voix claire, le vent qui la détende.
- Souvent je pense à toi, Schumann, quand tu rôdes
Sur la berge enivrante, cherchantA délivrer le trait simple du Rhin, le bas
Coulissement des couches de son lit, sa gloire
Sillant les plaines de ta mémoire pastorale.Et l’orage où tu bats
Se dénouera dans l’argent de pluies claires
Et souriantes, et bénira ton geste.© Maxime Durisotti, 2008
Schumann, poème
“A sauts et à gambades”, Montaigne
Apostille au précédent message sur Montaigne.
J’écrivais que Montaigne transformait un principe poétique d’Aristote (écrire non pas ce qui est advenu, mais ce qui peut advenir - tâche propre au poète selon le philosophe) en principe éthique d’écriture : au fil du texte, Montaigne cherche à dessiner la forme de l’humain, s’attachant aux multiples déclinaisons de l’homme, ces possibles qui sont pour lui autant d’occasions d’exemplifier son propos. Les récits qu’il reprend dans ses essais sont l’occasion d’admirer un nouveau “tour de l’humaine capacité” - qu’il suppose un puits infini d’exemples.
Montaigne invente un verbe pour désigner son travail intellectuel : “commer”, “supposer des comes“, des similitudes, donner des cas analogues :
Les discours sont à moy, et se tiennent par la preuve de la raison, non de l’experience ; chacun y peut joindre ses exemples : et qui n’en a point, qu’il ne laisse pas de croire qu’il en est assez, veu le nombre et variété des accidens. Si je ne comme bien, qu’un autre comme pour moy.
Essais, I, XX
Au cours de son travail d’écriture, il accumule des exemples dont il tire parfois une leçon afin d’approfondir sa réflexion. L’écriture de Montaigne est comme fondée sur un mouvement de dérive, sur une instabilité de la pensée. D’un exemple à l’autre, voire, d’une idée à l’autre au sein d’un même essai, l’intelligence de Montaigne tente d’aller le plus loin possible sur les chemins que tracent le fonctionnement analogique. Ne perdons pas de vue l’impératif éthique : tous ces chemins sont autant de lieux d’existence pour l’homme ; on pressent un rapport fondamental entre la manière des Essais et leur portée humaniste : chaque esquive de la pensée est une porte d’entrée pour le lecteur, chaque nouvelle analogie est un peu d’espace vivable sauvé pour l’homme. L’espoir de Montaigne semble ainsi se réfugier dans l’aspect vibratile de son imagination. Au fil du temps, cette tendance à la digression va se radicaliser dans les Essais ; et l’on sait par exemple l’art avec lequel Montaigne manie les digressions lorsque, les enchaînant apparemment sans raison dans le célèbre chapitre “Des coches”, il finit par une dénonciation sans appel des outrages commis aux indigènes. Mais il sait aussi s’interrompre, soulignant le peu de rapport de sa variation avec son thème :
Cette farcisseure, est un peu hors de mon theme. Je m’esgare : mais plustost par licence, que par mesgarde : Mes fantaisies se suyvent : mais par fois c’est de loing : et se regardent, mais d’une veue oblique.[…] J’aime l’alleure poetique, à sauts et à gambades.
Essais, III, IX
Du fait de “commer” à la digression, il n’y a qu’un pas. Et pourtant, nous dit Montaigne, il ne perd jamais le fil de son discours : “C’est l’indiligent lecteur qui perd mon subject, non pas moy.” Dès lors, le mouvement de l’écriture l’emporte sur la composition. Montaigne sacrifie l’unité du propos au geste d’écriture, par quoi l’esprit s’explore ; d’une certaine manière, on peut sentir planer la menace du narcissisme. Loin de moi le désir de taxer Montaigne d’égocentrisme ! mais il y a chez lui une fascination pour la dérive, l’embranchement imprévu de la pensée, la greffe d’un chemin inattendu, trace de son esprit “volage” qui lui donne aussi l’occasion de faire un retour sur lui - lui-même se sachant un exemple supplémentaire de l’humaine capacité. En tout cas, cette instabilité fondamentale, qui s’incarne non seulement en ces “sauts et gambades” de la pensée, mais aussi en certaines contradictions, me rend amicale la présence de Montaigne, et fait des Essais un domaine accueillant, un lieu de vie chaleureux pour l’esprit - n’était le scepticisme permanent de l’auteur, qui nous garde d’oublier les gouffres auxquels l’existence humaine est livrée, et de s’oublier dans sa parole.
Ricochets poésie, revue
La revue “Ricochets Poésie” est née !
Le numéro zéro vient de paraître, où sont rassemblées quelques productions de jeunes poètes français, mais aussi tchèque, allemand, tunisien… Issue de la collaboration amicale de deux étudiantes parisiennes, cette revue entend relayer le renouveau des voix poétiques en ce début de siècle : « Ces jeunes poètes sont tous en quête d’une voix singulière, qu’elle soit déjà bien affirmée ou encore un peu balbutiante. » écrit Blandine Douailler, présidente de la revue. Ricochets Poésie est une première mise à l’épreuve pour ces jeunes écrivains.
J’ai dit dans le précédent message mon enthousiasme à lire le Traité du pianiste d’Yves Bonnefoy, réédition de ses premiers textes publiés, un retour sur moment clé où tout s’est joué ; je ne suis pas moins enthousiaste à la lecture de cette nouvelle revue qui donne un lieu d’expression à de jeunes voix poétiques qu’une obsession travaille, une ambition, un désir.
La revue se compose d’un choix de poèmes et de notes sur l’actualité littéraire ; la lecture en est agréable et les illustrations sont élégantes (voir le site de l’illustratrice : http://aniiice.deviantart.com/gallery/#_featured). Un site internet complète la revue : http://ricochets.poesie.online.fr/. Une lecture aura lieu en Sorbonne (amphi Guizot) le vendredi 23 mai à 19h.
Pour se procurer Ricochets Poésie (8,5 €) rendez-vous à la Librairie Compagnie (58 rue des Ecoles, Paris Ve), à la FNAC des Halles ou encore à la Nouvelle Librairie Sétoise (7 rue Alsace Lorraine, Sète).
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Voilà un poème d’Irène Gayraud, qui ouvre la revue.
Englischer Garten
Le jardin allongé attend devant ta porte
Et le ruisseauA chaque pont est un repère
Tu longues des chemins supposés
De vieux arbres et d’arbrisseauxUne oie sauvage va migrer
Toi tu graves tes pas dans la neige profondeEt le ruisseau
Fait craquer sa cape griseLongtemps le froid t’enroule dans sa chape
Mais les joies douces au centre
Le lac gelé et les bancs verts te disent
« Erster Kuss im Englischen Garten ».© Irène Gayraud
Traité du pianiste, Y. Bonnefoy
Passionnante livraison poétique que celle d’Yves Bonnefoy en mars dernier : conjointement à La longue chaîne de l’ancre un recueil de textes parus depuis le début des années 2000, il publie, toujours au Mercure de France, un ensemble d’écrits anciens, publiés entre 1945 et 1961, dont le fameux Traité du pianiste (1946), qui donne son titre au volume. Au sommaire de ce livre, les deux versions du Cœur-Espace (1945 et 1961), déjà publiés en 2001 chez Farrago, ainsi que l’entretien avec Maria Silvia Da Re qui complétait cette édition : “Un début d’écriture”. Suivent : “Le Savoir vivre” (1946), “La nouvelle objectivité” (1946), “L’éclairage objectif” (1947), une version ancienne de “Anti-Platon” de 1946. On peut aussi lire une version primitive de “Théâtre de Douve”, aussi distante du livre de 1953 (Du mouvement et de l’immobilité de Douve), nous dit l’auteur, que l”homme de Neandertal l’est de l’homme de Cro-Magnon : « une espèce très étroitement apparentée, mais tout de même distincte et qui rapidement s’est éteinte. »
C’est justement le propos de ce livre, de revenir sur le pas décisif qui a été nécessaire à l’établissement de la grande œuvre poétique que l’on connaît. Tous ces textes renvoient à l’époque où Yves Bonnefoy était aux prises avec d’un côté l’influence surréaliste, qui fut pour lui l’occasion de faire un premier pas vers le démantèlement de la pensée conceptuelle par des rapports inédits entre les mots ; et de l’autre des ambitions propres qui commençaient à se détacher : l’amour du simple, l’abandon à son évidence et le voeu de ne pas substituer à ce monde-ci les chimères que peut créer l’inconscient. Ce livre donne à entendre la multiplicité des voix qui furent la souche de l’œuvre poétique, âtre de tentations et de mouvements contraires ; mais aussi et surtout : lieu d’une obsession et d’un travail. Les écrits de jeunesse, et plus particulièrement le Traité du pianiste sont ce “gouffre [entrouvert] que l’écriture a pour fond, et qu’elle veut oublier par, précisément, cette mise en place d’une œuvre”. (p. 126)
Dans les poèmes comme dans les programmes poétiques, l’écriture cède beaucoup à la rhétorique surréaliste, au goût des oxymores et des contradictions. Le temps est à la revendication d’un nouveau rapport au monde, au-delà des cloisonnements intellectuels que le langage instaure ; et plus encore : la poésie doit, selon le mot d’ordre de Rimbaud, “changer la vie”. Enflammé et prophétique, le jeune Yves Bonnefoy clame les principes d’une “Nouvelle objectivité” :
Tous les moyens sont bons pour démasquer l’objet et décontenancer l’espace. La poésie à venir sera l’exploitation de ces moyens. Elle libérera l’esprit des paralysies logiques, elle transformera les rapports de l’homme et des objets, elle transformera les rapports de l’homme et de la société que supposent ces objets.
p. 133
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Mais le plus intéressant est peut-être l’épaisse préface autobiographique que Bonnefoy a rédigée, et qui offre à l’auteur l’occasion de sonder sa mémoire à la lumière de quelques phrases écrites il y a plus de cinquante ans dans la fureur et l’enthousiasme des jeunes années, quand commençait à s’accomplir une vocation. Toujours aussi exigeant et rigoureux, Yves Bonnefoy ne se contente pas d’alléguer la jeunesse et l’ambition ; mais au contraire il entreprend une véritable démarche herméneutique et procède à une analyse, presque, du Cœur-espace et du Traité du pianiste. Dans ces quelques trente pages, il cherche à remonter à la source de sa vocation et à revivre les hésitations du jeune poète, nouant ensemble de simples souvenirs d’enfances qui ont marqué son rapport au monde (de même qu’il avait évoqué de manière si touchante les vacances à Toirac dans L’arrière-pays) et la découverte progressive des enjeux de l’écriture poétique, pour laquelle il sentait une prédilection.
Le premier vers du Cœur-espace déclenche le souvenir de la mère du poète : “Au plein froid de l’été ton visage de pierre”, ou l’écho de ce visage maternel qui, parfois, se figeait, abandonnant un instant son regard tendre ; le visage de sa mère quand une pensée passagère l’absorbait, ou quand, pour sermonner l’enfant turbulent, elle prononçait ce mot étrange, “Batchine” : un mot certainement issu du patois, mais une énigme pour le jeune enfant aux oreilles de qui ce mot sonnait comme l’ordre de se soumettre à l’absence, à la conceptualité absolue. Et cette mère, auprès de qui l’enfant apprit les mots, découvrant la partition du réel, était aussi la garante de l’unité du monde, celle de qui l’enfant cherchait le regard bienveillant quand les choses se présentaient à lui sur le mode ambigu d’une disparition :
Et pour ma part, ayant eu de ma mère l’initiation aux mots que j’ai dite, celle qui donnait à voir de grands archétypes, le chien, l’arbre, la maison, rien de conceptuel encore, j’ai bien dû, dans ces situations où la chose à la fois s’approchait de moi et se retirait dans l’énigme, me tourner vers cette dispensatrice des signes avec un mouvement d’espérance inquiète. Elle était l’Isis qui faisait briller le ciel et couler les sources, elle allait rassembler le corps dispersé du réel.
pp. 20-21
Comment ne pas penser à “La maison natale”, cette vaste anamnèse poétique, et à la mention si touchante de la mère, dont le souvenir envahit l’esprit du poète quand il entend l’évocation de Ruth dans l”Ode au Rossignol” de Keats :
Qu’avais-je eu, en effet, à recueillir
De l’évasive présence maternelle
Sinon le sentiment de l’exil et des larmes
Qui troublaient ce regard cherchant à voir
Dans les choses d’ici le lieu perdu ?Les Planches courbes, “La maison natale”, X
Je ne présente ici qu’un seul des fils que Bonnefoy tisse au fil des pages : d’autres souvenirs y prennent place, que l’analyse articule pour tenter de comprendre ce qui s’est joué dans l’écriture du Pianiste, où l’essai finit par reconnaître une prise de distance avec le dogme surréaliste et l’écriture automatique. Bonnefoy s’attarde aussi sur l’étrange figure du “chevalier du deuil”, sorte de double que chacun porte en soi, être étrange qui refuse notre accès à la présence et qu’il faut combattre ; le Traité du pianiste aura notamment été le lieu d’affrontement de cette volonté négative.
Puis le texte s’achève sur le souvenir… d’un piano, que les parents avaient acheté pour la sœur du futur poète, et que celui-ci allait parfois discrètement faire sonner. Et l’esprit, emporté par le hasard de ces quelques notes, de rêver à tout un monde d’harmonies, et plus encore : « d’autres lieux et d’autres niveaux de l’existence sur terre ». La mélodie avait redonné espoir en la parole humaine, et sans doute fondé la vocation poétique de celui qui définit ainsi la parole poétique : « une écoute simultanée des mots déconceptualisés par les sons, des sons troublés par des mots. » (p. 37)
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Yves Bonnefoy, Traité du pianiste, et autres écrits anciens, Mercure de France, 2008, 188 p., 16,5 €
Voir la page du livre sur le site du Mercure de France.
“Un triomphe ne sied guère qu’aux morts”, Yourcenar
Dans les Mémoires d’Hadrien, l’empereur récemment couronné en vient à s’occuper des funérailles de son prédécesseur Trajan :
Un dernier soin restait à prendre : il s’agissait de donner à Trajan ce triomphe qui avait obsédé ses rêves de malade. Un triomphe ne sied guère qu’aux morts. Vivant, il se trouve toujours quelqu’un pour nous reprocher nos faiblesses, comme jadis à César sa calvitie et ses amours. Mais un mort a droit à cette espèce d’inauguration dans la tombe, à ces quelques heures de pompe bruyante avant les siècles de gloire et les millénaires d’oubli. La fortune d’un mort est à l’abri des revers ; ses défaites même acquièrent une splendeur de victoires. Le dernier triomphe de Trajan ne commémorait pas un succès plus ou moins douteux sur les Parthes, mais l’honorable effort qu’avait été toute sa vie. Nous nous étions réunis pour célébrer le meilleur empereur que Rome eût connu depuis la vieillesse d’Auguste, le plus assidu à son travail, le plus honnête, le moins injuste. Ses défauts mêmes n’étaient plus que ces particularités qui font reconnaître la parfaite ressemblance d’un buste de marbre avec le visage. L’âme de l’empereur montait au ciel, emportée par la spirale immobile de la Colonne Trajane. Mon père adoptif devenait dieu : il avait pris place dans la série des incarnations guerrières du Mars éternel, qui viennent bouleverser et rénover le monde de siècle en siècle.
Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien
Ce qui rend ces paroles d’Hadrien si touchantes, c’est la conscience qu’il a de la surcharge affective que supportent les rites funéraires. En effet, l’apothéose de Trajan a quelque chose de démesuré, la reconnaissance est excessive - et Hadrien le sait ; mais la mort d’un être opère une mutation fondamentale : arraché à jamais à notre société, il en devient l’absent irrémédiable. La mort d’un être crée un vide que rien ne peut combler, qui motive cette dépense excessive d’hommages. Montaigne explique ainsi sa sympathie pour les défunts :
Voire, de mon humeur, je me rends plus officieux envers les trespassez : Ils ne s’aydent plus : ils en requierent ce me semble d’autant plus mon ayde : La gratitude est là, justement en son lustre.
Essais, III, IX
L’hommage existe en quelque sorte pour suppléer une incapacité à exister, à se défendre ; il vient tenter de combler un défaut de parole. La mort institue un “différend”, dans le sens défini par Lyotard : le régime de parole des morts est l’absence, voire, l’impossibilité. En effet, quand Montaigne écrit qu’ils “ne s’aydent plus”, on peut comprendre qu’ils ne peuvent plus s’aider, qu’ils sont privés d’une capacité qu’ils avaient. Les morts n’incarnent pas une absence de parole, mais une volonté frustrée de parler, ils sont cette incapacité radicale. La mort brise le cours de la vie, elle en interrompt le mouvement ; et dans le même instant, elle révèle son unité et sa grandeur, elle commence à indiquer le point de fuite - imaginaire, rêvé - qui fut la terre promise vers laquelle la vie du défunt fut tendue, orientée, aimantée. Elle commence à éclairer la vie du défunt comme un geste, mais un geste inaccompli, dissipé dans le néant, et révèle ainsi une grande frustration.
C’est du verbe latin defungor (accomplir, s’acquitter) que vient le mot “défunt” : le défunt est celui qui est quitte, qui en a fini avec (la vie). Mais si le défunt est celui qui a accompli son trajet de chose vivante, il demeure celui que des rêves obsédaient, source de désirs toujours insatisfaitts et d’ambitions jamais atteintes. La mort signe l’arrêt de frustration éternelle. Et rendre un hommage, c’est tenter désespérément de rattrapper le temps perdu, et d’offrir au défunt l’amour et la reconnaissance qui lui ont manqué toute sa vie. - “Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs” écrit Baudelaire, dans un poème dédié à la mémoire de Mariette, “la servante au grand cœur”. Ce court poème, au centre des Fleurs du mal est infusé par le remords, celui de n’avoir pas offert à Mariette la reconnaissance qu’elle méritait ; le remords est la preuve de la compassion et l’objet du don funéraire à Mariette.
